Une action collective : l’intérêt du secteur privé à coopérer afin de traiter les problèmes liés à l’eau dans les zones urbaines et rurales

LES DÉFIS LIÉS À L’EAU : PARTAGE DES RISQUES ET DES INTÉRÊTS

Comme beaucoup le savent, l’eau pose l’un des défis majeurs du développement durable du XXIe siècle. La demande relative à l’eau n’a cessé d’augmenter au cours du siècle dernier et devrait se poursuivre. Une augmentation de la demande, des ressources limitées, la pollution, une infrastructure inadéquate et le manque de capacité de gestion ont engendré une pénurie d’eau dans de nombreuses régions. L’attribution excessive des eaux de surface a entraîné une réduction des débits et endommagé les habitats riverains et les systèmes aquatiques. Les villes en expansion peinent à construire une infrastructure qui suit le rythme de la croissance de la population, tandis que dans les communautés rurales les habitants manquent d’eau pour maintenir les moyens de subsistance ou doivent faire des kilomètres pour trouver de l’eau potable, ce qui les expose à des dangers et a un impact négatif sur leur productivité économique.

Historiquement, l’accès à l’eau a été une préoccupation stratégique importante pour de nombreuses entreprises. Les tendances mondiales récentes indiquent, toutefois, que des menaces croissantes pèsent sur l’approvisionnement, la qualité et la fiabilité des services liés à l’utilisation de l’eau et montrent un changement dans les attentes des parties prenantes, l’eau représentant ainsi un risque plus élevé pour la fiabilité des entreprises qu’au cours des décennies précédentes. Vu la demande et la concurrence accrues, les ressources de base seront probablement insuffisantes pour assurer la production. Pour un grand nombre d’industries, la pollution de l’eau augmente de manière significative le coût du prétraitement. La vétusté des infrastructures et le manque de capacité de gestion des gouvernements se répercutent sur l’approvisionnement en eau, qui est insuffisant et irrégulier, ralentissant parfois l’activité industrielle. Alors que ces problèmes et ces demandes s’intensifient, les gouvernements renforcent les contrôles sur la consommation de l’eau et le rejet des eaux usées afin d’atténuer l’appauvrissement et la dégradation des ressources en eau, tandis que les communautés et les groupes de la société civile tiennent les entreprises responsables des pratiques non viables.

En même temps, les gouvernements et la société civile peinent à promouvoir effectivement une gestion intégrée et durable des ressources en eau pour le bien public à cause du manque de ressources et d’une volonté politique, en particulier dans les pays du Sud. Les acteurs publics et privés en sont venus à comprendre qu’il n’était pas possible de résoudre les problèmes de l’eau dans le monde sans un effort collectif. Cette prise de conscience a suscité un intérêt accru à entreprendre une action coordonnée et collective tirant parti des atouts techniques, des ressources et faisant appel aux secteurs public et privé, ainsi qu’à la société civile, aux universitaires, aux communautés et autres acteurs.

RISQUES COMMERCIAUX RELATIFS À L’EAU : À L’INTÉRIEUR ET À L’EXTÉRIEUR DU PÉRIMÈTRE DE L’ENTREPRISE

Traditionnellement, la gestion de l’eau dans l’entreprise a consisté à mettre en place des améliorations opérationnelles (comme l’efficacité de l’utilisation de l’eau) dans ses propres locaux. Ce processus a permis de faire des économies d’eau notables et de réduire la pollution, atténuant les impacts environnementaux et sociaux et réduisant souvent les coûts liés à l’eau et autres coûts connexes (comme l’énergie, les produits chimiques) de l’entreprise. Toutefois, s’il est certain que le gaspillage de l’eau et les activités polluantes créent des risques pour les entreprises, les risques commerciaux liés à l’eau sont aussi engendrés, sinon plus, par les conditions insoutenables des bassins versants sur lesquelles les entreprises ont une influence limitée, comme la pénurie de l’eau, la pollution ou une gouvernance faible dans le domaine de l’eau.

Par exemple, le contexte hydrologique est probablement, ce qui n’est pas surprenant, un facteur clé dans la détermination des risques liés à l’eau. L’approvisionnement en eau d’une région a souvent des répercussions sur le fonctionnement des écosystèmes et l’accès aux services liés à l’utilisation de l’eau pour les communautés industrielles et locales. Lorsque la pénurie d’eau est de plus en plus prononcée, la demande en eau des populations est difficile à satisfaire et les habitats aquatiques sont fragilisés. Lorsque la situation s’aggrave, les ressources risquent d’être insuffisantes pour assurer les activités des entreprises, et la consommation d’eau dans les secteurs industriels peut avoir des impacts négatifs sur la société et l’environnement qui finiront par faire perdre à l’entreprise son permis d’exploitation légal ou social.

Le contexte socio-politique et l’accès aux services lies à l’utilisation de l’eau sont un autre élément essentiel des risques auxquels sont confrontées les entreprises. L’accès limité des communautés et/ou la répartition inégale des ressources en eau augmente les risques de troubles sociaux causés par la présence d’industries dans une région. Un établissement industriel à qui est attribuée une quantité importante d’eau dans une région où les communautés marginalisées manquent de services d’approvisionnement en eau peut engendrer des problèmes pour l’entreprise.

Le contexte politique et institutionnel joue aussi un rôle crucial pour déterminer la capacité d’une région à s’adapter aux problèmes qui en résultent, comme les changements climatiques et les risques qu’ils posent pour les communautés. Les risques auxquels un établissement industriel est exposé dépendent donc de la capacité des politiques publiques à fournir des services d’approvisionnement, à examiner les risques liés à l’eau sur le long terme, à créer des systèmes d’attribution ainsi qu’à développer et à mettre en vigueur des réglementations sur la qualité de l’eau. Faute d’une réforme des politiques de l’eau et de leur application, l’industrie risque de connaître, entre autres problèmes, un approvisionnement insuffisant ou irrégulier.

PARTAGE DES RISQUES ET RÔLE DES ENTREPRISES DANS LA COLLABORATION INTERSECTORIELLE DANS LE DOMAINE DE L’EAU

Étant donné les risques réels liés à l’eau dus aux pratiques des entreprises et à l’état des bassins versants, les entreprises ont intérêt à assurer une gestion efficace de l’eau dans les bassins versants où elles exercent leurs activités, un intérêt partagé par les gouvernements, la société civile, les communautés et autres acteurs. De nombreuses entreprises s’emploient donc à encourager et à améliorer la gestion de l’eau :

  • en encourageant une utilisation efficace de l’eau et en soulignant son importance;
  • en apportant une aide financière à l’approvisionnement en eau et à l’assainissement au niveau local, aux infrastructures et/ou aux infrastructures d’exploitation (comme le traitement des eaux usées) à l’usage des collectivités et des villes;
  • en travaillant avec les collectivités afin d’améliorer l’accès aux services d’approvisionnement en eau;
  • en créant des mécanismes participatifs et d’autres processus démocratiques de prise de décisions ou de supervision dans le domaine de l’eau ou en y participant;
  • en plaidant pour le développement de politiques et de réglementations efficaces et équitables ou en y contribuant;
  • en partageant ou en recueillant des données relatives aux ressources en eau, et/ou en soutenant la recherche ainsi que des actions de sensibilisation et de contrôle;
  • en encourageant la prise de conscience du public concernant les ressources en eau.

De nombreuses entreprises réalisent toutefois que ces projets sont plus efficaces et ont davantage d’impacts lorsqu’ils sont menés en collaboration avec les gouvernements, la socié- té civile, les collectivités et d’autres acteurs. Les entreprises cherchent à créer des partenariats avec des institutions afin de tracer d’autres perspectives, de tirer parti des compétences internes, d’augmenter la portée des mesures prises, d’accroître la crédibilité et de mettre en commun les ressources pour examiner les risques partagés. Du point de vue des entreprises, une action collective permet :

  • d’énoncer clairement les problèmes, de mettre en commun les solutions et de définir des objectifs communs;
  • des décisions plus éclairées par l’entreprise qui lance l’initiative et les autres parties prenant part à l’engagement;
  • d’accroître la portée des motivations et l’élan de soutien aux améliorations liées à l’eau;
  • de mettre en commun l’expertise, les capacités ou les ressources financières pour promouvoir le changement;
  • d’obtenir des résultats durables avec un soutien fort des parties participantes;
  • d’établir et de maintenir la crédibilité et la légitimité auprès des parties intéressées déterminantes avec l’octroi d’un permis social d’exploitation portant sur tous les aspects des relations avec les collectivités;
  • une gouvernance plus forte, plus viable avec la participation des multiples parties intéressées.

Pour les acteurs autres que les entreprises, la collaboration avec le secteur privé sur des objectifs communs peut offrir de nombreux avantages comme l’expertise technique, des ressources financières importantes, des données plus complètes, une plus grande visibilité et l’accès à la prise de décisions et à la technologie de pointe.

LA COOPÉRATION INTERSECTORIELLE À L’ŒUVRE : EXEMPLES ACTUELS D’ACTION COLLECTIVE

Des exemples de coopération intersectorielle mutuellement avantageuse ont lieu partout dans le monde dans des régions urbaines et rurales. Par exemple, Intel Corporation dirige l’une des industries de fabrication de semi-conducteurs les plus sophistiqués au monde à Chandler, en Arizona, situé dans la région désertique au sud-ouest des États-Unis. Lorsqu’ils en ont envisagé la construction, les ingénieurs d’Intel savaient que l’implantation de cette usine dans un climat aride les obligerait à regarder au-delà du pré carré d’Intel pour trouver d’autres opportunités et solutions durables en matière d’eau. Intel s’est donc associée à la ville de Chandler pour mettre au point une approche complète et collaborative de la gestion de l’eau. Cette approche comprenait la construction d’un système d’osmose inverse pour traiter l’eau de rinçage des usines d’Intel aux normes relatives à l’eau potable avant qu’elle n’atteigne la source des eaux souterraines municipales. Depuis 1996, cette stratégie a permis de réapprovisionner plus de 15 milliards de litres d’eau dans l’aquifère. Intel a aussi conclu un accord avec l’autorité locale chargée de l’eau pour exploiter des millions de litres d’eaux usées traitées pour les tours de refroidissement de l’entreprise, le matériel de lutte contre la pollution et l’amé- nagement paysager sur place afin d’irriguer chaque jour les terres agricoles avoisinantes.

Sasol, une société internationale spécialisée dans les secteurs de l’énergie et des produits chimiques, dont les principales usines de production se trouvent en Afrique du Sud, a reconnu que la sécurité de l’eau était un problème matériel pour ses activités qui dépendent du fleuve Vaal. Elle utilise environ 4 % des ressources dont elle dispose, tandis que les municipalités en utilisent environ 30 %, avec des pertes représentant jusqu’à 45 % en raison de la vétusté des infrastructures. Sasol a proposé aux municipalités de mettre en œuvre des initiatives de conservation de l’eau. Dans le cadre de l’un de ces projets, des fonds de Sasol ont été utilisés pour réparer le système de contrôle de la pression avec l’aide du canton, réduisant ainsi la consommation d’eau et augmentant l’approvisionnement. Ce projet a permis d’économiser 28 mégalitres par jour au prix de 500 000 dollars. Par comparaison, un projet destiné à améliorer l’efficacité de l’utilisation de l’eau dans une usine de Sasol, ce qui avait été envisagé, aurait coûté 50 millions de dollars et permis de n’économiser que 18 mégalitres par jour.

Dans plusieurs bassins versants, Suez Environment a rassemblé un vaste éventail de personnes intéressées pour discuter de la qualité et de la quantité de l’eau et de la santé des bassins versants. Parmi ces personnes figuraient des exploitants agricoles qui, jusque-là, n’étaient pas concernés. Les discussions initiales ont porté sur les données de contrôle substantielles recueillies par Suez Environment. Ces informations ont permis d’établir que les activités agricoles jouent un rôle essentiel dans la qualité de l’eau des bassins versants touchés et de recenser un ensemble de pratiques agricoles qui pourraient réduire les impacts sur la qualité de l’eau.

PROMOUVOIR L’ACTION DES ENTREPRISES DANS LE DOMAINE DE L’EAU ET PRÉVENIR LES PROBLÈMES

Même si les entreprises, les organisations non gouvernementales et les gouvernements ont un intérêt commun à assurer globalement une gestion durable de l’eau, des points de divergence existent. Par exemple, tandis que le système dans son ensemble bénéficie d’allocations de l’eau qui empêchent le gaspillage, il est dans l’intérêt de certains d’optimiser leur allocation par rapport aux autres utilisateurs.De fait, ces conflits à court terme ont influencé de nombreuses stratégies et politiques des entreprises en matière d’eau depuis plusieurs décennies; cela a engendré un scepticisme généralisé sur les motivations des entreprises et des critiques sur l’influence disproportionnée des entreprises sur les décisions liées aux politiques de l’eau, malgré les avantages potentiels de ces stratégies. On peut trouver une présentation exhaustive de la manière dont les entreprises peuvent engager le dialogue sur les intérêts externes ayant trait aux problèmes liés à l’eau à  http://ceowatermandate.org/f iles/Guide_Responsible_ Business_Engagement_Water_Policy.pdf.

Alors que ces conflits sont certainement réels, les pratiques adoptées dans les grandes entreprises semblent indiquer que les entreprises s’emploient à poursuivre des stratégies de l’eau qui donnent la priorité à la viabilité à long terme en investissant dans la gestion durable de l’eau plutôt que de rechercher le profit à court terme. Afin d’encourager un plus grand nombre d’entreprises à s’impliquer réellement dans la gestion de l’eau, il faut (1) accroître leur prise de conscience des problèmes liés à l’eau; (2) promouvoir la capacité des groupes faisant face à des problèmes similaires de communiquer entre eux (un rôle que l’initiative Water Action Hub lancée récemment par le CEO Water Mandate commence à remplir); et (3) améliorer la capacité des parties prenantes à évaluer indépendamment l’efficacité de la coopération des entreprises pour que les bonnes pratiques soient récompensées et les pratiques irresponsables pénalisées.