Les valeurs du G77 sont plus actuelles que jamais

En qualité de fondateur d’Inter Press Service, qui fête aussi son cinquantième anniversaire cette année, j’aimerais partager quelques réflexions, qui sont strictement personnelles, étant donné que je ne fais pas partie du système intergouvernemental. Lorsque je me rappelle l’enthousiasme et l’espoir qui ont marqué 1964, alors que nous espérions tous instaurer un système plus équilibré et plus juste dans les relations internationales et que la solidarité était un terme qui nous tenait à cœur, et que je constate le climat de morosité et de stagnation qui prévalent aujourd’hui dans les relations internationales, je ne peux m’empêcher de réfléchir aux erreurs qui ont été commises. Il importe de comprendre pourquoi, dans divers sondages Gallup, des millions de citoyens considèrent le monde non pas comme un élément de stabilité, mais comme un facteur d’incertitude. Je donnerai donc mon avis sur la question et j’expliquerai pourquoi nous sommes arrivés là.

Lors de la chute du mur de Berlin en 1989, nous avons tous applaudi la fin de la Guerre froide ainsi que l’assouplissement des relations dans un monde divisé en deux blocs, l’Est et l’Ouest. Beaucoup ont écrit sur les dividendes de la paix estimant que la réduction des armements favoriserait la coopération internationale. Le seul à avoir émis un avis défavorable a été Zbigniew Brzezinski, Conseiller à la sécurité nationale auprès du Président américain Jimmy Carter. Il estimait que cet assouplissement ferait surgir des problèmes impossibles à résoudre et engendrerait une longue période d’instabilité et que, sans les deux blocs, le Mouvement des pays non alignés perdrait son identité et que le clivage Nord-Sud disparaîtrait. Le Professeur Francis Fukuyama est allé plus loin : selon lui, avec l’effondrement du « bloc socialiste », nous avions atteint la fin de l’histoire, car avec l’effondrement du communisme, aucun débat n’était possible et le capitalisme unifierait le monde.

Nous savons tous que les dividendes de la paix ne se sont jamais concrétisés. Ils ont été absorbés dans les budgets nationaux. La fin de la Guerre froide a déclenché un certain nombre de conflits complexes, le rattachement récent de la Crimée à la Russie en étant le dernier exemple. Les États ont ainsi utilisé les coûts des armements pour renflouer leurs budgets et les ressources allouées à la coopération internationale par le Nord ont été progressivement réduites à leur niveau de 1973. Le dialogue Nord-Sud est devenu un dialogue multipolaire, et le monde est en quête d’une gouvernabilité mondiale. Tout cela est encore davantage compliqué par le fait qu’avec le passage du capitalisme productif au capitalisme financier, même les puissances traditionnelles connaissent une période d’incertitude. Le secteur financier est le seul secteur de la société et de l’économie qui ne soit soumis à aucun contrôle institutionnel. Contrairement à la finance, le commerce, que ce soit une bonne chose ou non, dispose d’un organe de réglementation. Par exemple, le même jour où la production totale des biens ou des services est estimée être légèrement inférieure à 1 000 milliards de dollars, les transactions financières peuvent atteindre 40 000 milliards de dollars, pratiquement sans aucun contrôle des systèmes nationaux et internationaux. En d’autres termes, pour chaque dollar du capital productif, les transactions financières générées par des machines en l’espace de quelques secondes atteignent 40 fois son volume.

Les données des institutions internationales montrent clairement une baisse du niveau de vie dans les pays industrialisés, avec une hausse du chômage, en particulier chez les jeunes. Les inégalités sociales se creusent. Selon les dernières statistiques, on assiste à un déclin de la classe moyenne dans les pays du Nord et à une augmentation de celle dans les pays du Sud. La puissance militaire ne se traduit plus par la richesse ni par la croissance. Cette tendance aux inégalités sociales a eu les mêmes effets dans les pays de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) que dans ceux de l’ancien bloc russe. Ce que Z. Brzezinski n’avait pas prévu, c’est que dans les anciens deux blocs, les hommes politiques sont discrédités, les parties populistes sont en hausse et les jeunes sont de plus en plus désabusés. On déplore de plus en plus l’absence d’une gouvernabilité mondiale et les citoyens se sentent de plus en plus impuissants et incapables de contrôler leur vie.

Un fait important à souligner est que dans le vaste débat en cours sur la crise actuelle, la jeune génération ignore souvent et le reste de la population oublie, qu’il n’existe aucun accord pour instaurer une gouvernance mondiale. En 1974, lors de la célébration du processus de négociation du G77 aux Nations Unies, l’Assemblée générale a approuvé l’appel à l’instauration d’un Nouvel Ordre économique international (NOEI) pour stabiliser le prix des matières premières et améliorer les termes de l’échange, renforcer l’autonomie agricole et industrielle afin d’éviter la dépendance commerciale et le piège de la dette extérieure. Ce programme a été fondé sur le paradigme du développement, de la coopération internationale et du droit international, le système des Nations Unies constituant une tribune pour l’échange de points de vue, l’élaboration d’un consensus et sa mise en œuvre. Pour la première fois dans l’histoire, toutes les nations participaient à un programme mondial visant à rééquilibrer les différentes parties du monde pour instaurer une justice sociale internationale et parvenir à un développement harmonieux. Il est important que ce pas historique ait eu lieu dix ans après la création du G77 en 1964, à Genève, une preuve concrète de sa vitalité, de son dynamisme et de son rôle dans la communauté internationale.

Cet événement à Genève a eu lieu à un moment où naissaient l’espoir d’un monde stable et pacifique, libéré de la menace nucléaire, et la volonté pour échapper à l’antagonisme Est-Ouest qui menaçait de plonger le monde dans un cataclysme sans précédent. La réunion qui a donné le jour au G77 était un pas concret dans cette recherche d’un monde fondé sur la paix et la coopération internationale.

C’était dans cet esprit que j’ai organisé en 1964 une coopérative de journalistes à but non lucratif avec les journalistes du Nord, qui ne pouvaient pas travailler avec ceux du Sud, qui ne pouvait comprendre plus de 20 % de propriétaires de presse. Nous avons créé Inter Press Service (IPS) pour donner aux sans- voix la possibilité de se faire entendre. À l’époque, la circulation de l’information était assurée à 98 % par cinq agences de presse : Reuters, Agence France-Presse, Associated Press, United Press International et Tass, des agences du Nord. Nous allions, durant notre existence, soutenir le travail du G77, et de nombreux protagonistes du Groupe sont devenus présidents du conseil d’administration d’IPS : Hernan Santa Cruz, Manuel Pérez-Guerrero et Juan Somavia, pour n’en citer que quelques-uns. IPS a joué un rôle très actif pour couvrir les efforts du Président algérien Houari Boumediene et du Président mexicain Luis Echevarria qui, de concert avec les tous les membres du G77, dirigeaient les négociations pour que la Déclaration et le Plan d’action du NOEI soient approuvés.

IPS a soutenu le travail du G77 avec le lancement d’une campagne d’information qui est venue rompre le silence éloquent des autres agences de presse internationales, y compris Tass. Mais l’argument en faveur d’un NOEI s’est développé avec l’approbation de pratiquement tous les pays du Nord, malgré différents niveaux d’enthousiasme. Un ferme consensus sur un accord international visant à définir la façon de travailler ensemble s’est dégagé, donnant lieu à un débat mondial couvert par IPS. Nous avons couvert, sur invitation du Mexique, le Sommet Nord-Sud de Cancun où, en 1981, les 22 chefs d’État les plus influents se sont rencontrés pour élaborer une stratégie de mise en œuvre plus détaillée du NOEI. Le Sommet a été présidé par le Président mexicain José Lopez Portillo et le Premier Ministre canadien Pierre Trudeau. C’était le premier voyage à l’étranger de Ronald Reagan qui venait d’être élu Président des États-Unis. Une union idéologique s’est immédiatement établie entre le Président Reagan et Margaret Thatcher, Première Ministre du Royaume-Uni. Ronald Reagan a annoncé son intention de mettre fin à la coopération internationale (« le commerce, et non l’aide »). Pour lui, le système multilatéral affaiblissait la puissance réelle des États-Unis et l’ONU n’était pas un système approprié : un système où Monte Carlo avait les mêmes droits de vote que les États-Unis. Après Cancun, la situation a vite évolué. À l’engagement pour une gouvernabilité mondiale fondée sur le droit et la coopération s’est substituée une realpolitik américaine où le G77 et le Sud étaient considérés incompatibles avec les intérêts américains.

Cela a marqué le début de la marginalisation des Nations Unies. L’idée initiale était de retirer les États-Unis de plusieurs institutions, comme l’Organisation internationale du travail (OIT), le Fonds international de développement agricole (FIDA) et l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO). Les syndicats ont protégé l’OIT; Idriss Jazairy, le Président du FIDA, a organisé une tournée aux États- Unis pour mobiliser la société civile, qui a porté ses fruits, mais les États-Unis ont quitté l’UNESCO en 1984 (avec le Royaume-Uni et Singapour). Il est ironique de voir que le Programme international pour le développement de la communication (PILC), créé sur une proposition des États-Unis, était soudain devenu, avec la nouvelle Administration américaine, un ennemi de la liberté de la presse. En 1989, le Consensus de Washington, établi par les institutions de Bretton Woods et le Trésor américain, a ouvert la voie à la mondialisation néo-libérale qui permettait alors aux pays développés de se livrer à une course effrénée aux profits : l’inverse du NOEI. On se souvient de la fameuse déclaration de Henry Kissinger, le Secrétaire d’État américain : la mondialisation est le nouveau mot de la politique hégémonique américaine. Puis, en 1995, l’Organisation mondiale du commerce a été créée, qui fonctionne indépendamment des Nations Unies. Les deux moteurs de la mondialisation sont le commerce et la finance, deux secteurs qui ne sont pas intégrés à l’ONU (il n’existe, rappelons-nous, aucun organisme de réglementation qui régisse la finance). Après Cancun, un lent déclin du multilatéralisme et de la coopération internationale s’est installé de manière permanente, puis s’est accéléré avec l’Administration George W. Bush, et l’Europe a emboîté le pas, adoptant les mêmes points de vue que les Américains. Aujourd’hui, l’Union européenne est toujours imprégnée de la philosophie du Consensus de Washington : le fait de privilégier l’austérité à la croissance a entraîné des conditions dramatiques pour des millions de personnes – il suffit de voir les statistiques du chômage des jeunes en Europe.

Après la chute du mur de Berlin, la concentration des richesses s’est accélérée à une vitesse impressionnante et inégalée. En 2013, le patrimoine accumulé des 100 personnes les plus riches au monde représentait les budgets cumulés du Brésil et du Canada. La même année, la fortune des 300 personnes les plus riches du monde était égale à celle de 43 milliards de personnes (selon Oxfam). Les dix personnes les plus riches détiennent cinq fois le budget total des Nations Unies. L’accélération est simplement sidérante. L’année dernière, les 400 personnes les plus riches au monde ont vu leur patrimoine augmenter de 35 %, soit de près de 600 milliards de dollars. Vivant dans un monde à part, les riches ne sont pas concernés par les préoccupations de la majorité de l’humanité. Le débat sur le changement climatique est le moindre de leurs soucis comme, d’ailleurs, celui sur le désarmement nucléaire ou tout autre débat international. Ils ont gagné sur tous les tableaux : l’influence politique et le contrôle de la production au niveau mondial. Ils participent au développement des paradis fiscaux où ils détiennent 6 000 milliards de dollars qui échappent aux systèmes fiscaux de leur pays. Ils financent les élections, achètent les médias et usent de leur influence pour faire voter des lois. Il est maintenant acceptable que les riches paient moins d’impôts que les pauvres parce qu’ils sont plus productifs. Pour eux, l’ONU n’est qu’une tribune qui n’a rien à voir avec leur vie. En un sens, ils sont une version moderne de ce que pensait le Président Reagan : les États-Unis, en tant que riche superpuissance, ne peuvent être liés par les votes des pays qui, ensemble, ont un PIB inférieur au PIB américain. La puissance est-elle le seul critère acceptable ? Le monde n’est plus fondé sur l’idée que la coopération nécessite une vision commune, mais que les forts sont plus forts et les faibles n’ont qu’à suivre, et s’ils ne le font pas, peu importe.

Le seul problème est que le système n’est pas viable, car les forts sont de moins en moins nombreux et les faibles de plus en plus. De nombreuses études ont été publiées, et comme le lauréat du prix Nobel Joseph Stiglitz l’a dénoncé, les inégalités sociales sont un choix politique, pas une loi économique inéluctable. Cela, alors que l’Amérique latine et l’Afrique font des progrès concrets pour réduire les inégalités sociales. Après des décennies de critiques sur les inégalités sociales dans le Sud, c’est maintenant le Nord qui subit un retour en arrière. La crise n’est pas seulement économique et sociale. Examinons la gouvernance mondiale. Sur toutes les questions mondiales, où les accords seraient urgents, du changement climatique au désarmement nucléaire en passant par le contrôle des armements et les accords commerciaux, ou n’importe quelle autre question, le processus de négociation a donné lieu à des échecs, à des espoirs déçus et à des exercices futiles sans limite, et il est évident que le système ne peut mener nulle part. Le problème est, en fait, très simple. Sans la reconnaissance de valeurs communes à la base des relations internationales, la loi du plus fort l’emporte. L’histoire nous a prouvé que ce système est source d’instabilité et de conflits.

Cela nous amène au fait que le G77, contrairement à ce que pensait Zbigniew Brzezinski, est loin d’être caduc. Il est, au contraire, plus que jamais vivant. En fait, depuis qu’il a établi, grâce au dialogue et au consensus, un ensemble de valeurs pour une gouvernabilité mondiale, le monde a perdu sa capacité à trouver une solution viable. Aujourd’hui, il est clair pour tous que le multilatéralisme, et non pas le bilatéralisme, la paix et non pas les conflits, le droit comme base des relations internationales, le commerce et la finance au service de l’humanité et non pas pour le bénéfice d’une minorité puissante, sont les valeurs sur lesquelles il nous faut trouver de nouveau un consensus si nous voulons parvenir à la viabilité et à la stabilité. Nous possédons toutes les données pour arriver à cette solution évidente. Et il est un fait que, partout, dans différentes tribunes et dans la rue, des centaines de citoyens demandent que la paix et la coopération soient de nouveau la base de la gouvernance de la mondialisation.

Le G77 a acquis une grande expérience. Au cours de ses 50 ans d’existence, son secrétariat a développé des connaissances cumulatives. Aucune autre institution ne peut égaler sa portée et sa légitimité. Il est temps de créer des alliances avec les nouveaux acteurs des relations internationales : les instituts de recherche, les organisations militant pour le développement et la paix, la société civile qui partagent les valeurs et l’histoire du G77. Les 50 ans de célébration devraient être le point de départ d’une nouvelle phase où le G77 joue un rôle public pour le bien des hommes et des femmes dans le monde.