Les technologies de pointe : Des possibilités pour sauter les étapes technologiques

Camila Gonzalez studying at home on a computer she received through Uruguay's "One Laptop per Child" Programme.  ©PABLO LA ROSA. 25 June 2009.

Camila Gonzalez étudie à la maison sur un ordinateur distribué dans le cadre du programme « One laptop per child » de l’Uruguay. © Pablo La Rosa. 25 Juin 2009.​

Imaginez un monde libéré de la faim, où tous les enfants seraient scolarisés et où personne ne mourrait d’une maladie contagieuse. Il ne s’agit pas d’un rêve utopique, mais de notre vision commune d’une société où personne n’est laissé pour compte. C’est pour cette raison d’être que nous collaborons à la réalisation du Programme de développement durable à l’horizon 2030. Les technologies de pointe représentent un formidable espoir pour assurer un développement durable. 

La situation économique et sociale dans le monde, 2018 : les technologies de pointe au service du développement (WESS 2018), la publication phare du Département des affaires économiques et sociales des Nations Unies (DAES), indique que les technologies dont nous disposons peuvent permettre d’éradiquer la faim et les épidémies, d’augmenter l’espérance de vie, de réduire les émissions de carbone ainsi que les tâches automatiques et répétitives, d’améliorer la qualité de la vie et d’atteindre de nouveaux sommets de prospérité pour tous. Les avancées en matière de piégeage et de stockage du carbone peuvent permettre de réduire les émissions nettes et d’atténuer les changements climatiques, comme cela est indiqué dans le Programme 2030. Les nouveaux matériaux utilisés dans les cellules photovoltaïques améliorent l’efficacité énergétique et font des technologies des énergies renouvelables une alternative viable aux combustibles fossiles. La finance numérique, qui est facilitée par les avancées des technologies de pointe, permet une répartition plus efficace de l’épargne et des investissements, créant des emplois et contribuant directement à réduire l’extrême pauvreté, un objectif primordial du Programme 2030.  

Si ces possibilités sont prometteuses, n’oublions pas que les technologies ne sont pas habilitées à faire leurs propres choix. Nous, êtres humains, les développons et les déployons pour résoudre nos problèmes. Elles ne peuvent pas, de leur propre initiative, toucher les populations qui en ont le plus besoin. Les politiques, encore élaborées et guidées par les êtres humains, permettent qu’elles profitent aux populations et résolvent des problèmes complexes, insolubles. Les politiques nous permettent de développer celles dont nous avons le plus besoin et de les diffuser dans toutes les parties du monde. Elles visent aussi à réduire le fossé numérique qui persiste entre les individus, les communautés et les pays, les aidant à réaliser leur potentiel de développement durable.   

Par le passé, il fallait des décennies pour qu’elles soient diffusées dans les pays. Leur diffusion et leur adoption étaient lentes, freinées par d’importants obstacles. Ce processus est différent pour un grand nombre de nouvelles technologies. Par exemple, en moins de 20 ans, la téléphonie mobile a atteint des milliards de personnes. Aujourd’hui, près de 70 % de la population mondiale utilise des téléphones mobiles non seulement pour communiquer, mais aussi pour lire la presse, consulter la météo, effectuer des paiements et vendre des produits. Ces appareils sont devenus un élément indispensable de la vie moderne, où que nous vivions ou quelle que soit notre activité professionnelle. Internet est une autre avancée technologique utilisée tous les jours par plus de la moitié de la population mondiale. Ce sont des exemples de technologies clés utilisées par les communautés et les sociétés pour contourner la voie linéaire du progrès ou en sauter certaines étapes. Les technologies de pointe offrent de nouvelles possibilités aux communautés et aux pays pour rattraper leur retard et accélérer leur développement. 

Qu’entend-on par technologies de pointe ? Comme le montre le rapport WESS 2018, ces technologies ne forment pas un ensemble unique. Nous assistons au développement rapide d’un vaste éventail de technologies interdépendantes et tributaires les unes des autres qui transforment fondamentalement le monde. Les avancées de l’une sont susceptibles d’avoir des incidences sur d’autres. Dans le domaine des énergies renouvelables, par exemple, les progrès réalisés en matière de piégeage de l’énergie permettent d’obtenir des avancées dans le secteur des véhicules électriques. De même, avec l’intelligence artificielle (IA), les robots et les processus d’automatisation sont plus intelligents et plus efficaces, ouvrant la voie à des véhicules autonomes. L’IA facilite aussi le diagnostic des maladies et permet des avancées dans le domaine de la technologie génétique. Un grand nombre de ces technologies de pointe sont heureusement à la portée de milliards de personnes.  

Contrairement à nos expériences concernant les avancées précédentes, les communautés et les sociétés peuvent s’adapter aux technologies de pointe et les adopter à un coût relativement abordable. D’importants investissements de capitaux ne sont pas nécessaires pour reproduire un algorithme et le faire fonctionner dans un nouveau cadre économique et social. Les avancées en matière de technologies des énergies renouvelables ou génétiques peuvent être rapidement diffusées sans engendrer des coûts de transport élevés. Les technologies mises au point dans une partie du monde peuvent facilement être transportées dans une autre partie – souvent en cliquant simplement sur un bouton. La transférabilité, la reproduction, l’accessibilité économique sont l’essence de nombreuses technologies de pointe. Elles peuvent donner des chances égales à tous les pays, en particulier aux pays les moins avancés (PMA), et leur permettre de réaliser leur plein potentiel, souvent en passant outre les anciennes techniques moins efficaces. 

Le rapport WESS 2018 établit clairement qu’il n’y aucune garantie que les technologies de pointe répondent à nos besoins ni qu’elles contribuent à la réalisation du développement durable. Au contraire, il nous met en garde contre des difficultés possibles. Si nous ne créons pas les politiques et les institutions appropriées, de nombreuses technologies de pointe risquent de causer plus de mal que de bien. Les robots et l’IA, par exemple, peuvent éliminer des millions d’emplois sans les remplacer par de nouveaux. Les créateurs et les propriétaires de ces machines s’enrichiront probablement au détriment de millions de personnes. La robotisation des emplois peut aussi gâcher des opportunités manufacturières et industrielles pour de nombreux pays en développement. Les avancées des technologies de pointe risquent de creuser les inégalités de salaire et de revenus à moins que des mesures politiques appropriées ne soient mises en place, notamment pour améliorer le niveau de protection sociale. Toutefois, malgré les mises en garde, certains aspects positifs importants sont mis en évidence dans le rapport. Si nous réussissons à exploiter les technologies de pointe et à les rendre accessibles et disponibles à ceux qui en ont le plus besoin, en particulier dans les pays en développement, il y a de fortes chances que nous réussirons à progresser dans la voie d’un développement durable. La question est de savoir comment nous ferons pour faire de cette supposition une réalité.  

Comment pouvons-nous nous assurer que les pays en développement, en particulier les PMA, peuvent bénéficier des technologies de pointe sans avoir à payer un prix élevé pour y accéder ? Tout d’abord, ces pays doivent constituer le capital humain nécessaire pour en tirer parti. Par exemple, les disparités importantes entre les pays à revenu élevé et ceux à faible revenu concernant les taux d’inscription dans l’enseignement supérieur doivent être réduites en investissant davantage dans le capital humain. Si de nombreuses technologies de pointe peuvent être facilement reproduites et adaptées, les pays en développement auront besoin de la base de compétences et de connaissances nécessaire pour y accéder et les utiliser.  

En plus du capital humain, ils devront aussi mettre en place des infrastructures pour en faciliter l’accès. Si leurs populations continuent de se heurter à des difficultés d’accès à l’eau, à l’assainissement et à l’électricité, on ne peut s’attendre à ce qu’elles tirent parti de l’éducation en ligne et apprennent à coder. N’oublions pas qu’en 2015, seulement 66 % de la population vivant dans les pays à faible revenu avait accès à une source d’eau améliorée et seulement 28 % utilisait des services d’assainissement améliorés. Il est difficile d’imaginer un pays capable de sauter les étapes pour accéder aux avancées technologiques sans garantir des installations d’approvisionnement en eau et d’assainissement à sa population. En outre, plus d’un milliard de personnes, presque toutes vivant dans les pays en développement, n’ont toujours pas accès à l’eau ni à l’électricité. Et 2,5 milliards de personnes n’ont accès qu’à des services d’électricité intermittents et souvent peu fiables. Comment pouvons-nous nous attendre à ce que ces groupes, notamment près d’une personne sur trois dans le monde, tirent parti des technologies de pointe si elles n’ont pas accès à l’électricité ? 

Ce sont les conditions auxquelles les pays en développement doivent satisfaire pour tirer parti des technologies de pointe. Elles sont déjà inscrites dans plusieurs objectifs de développement durable (ODD), en particulier les ODD 4, 5, 6, 7 et 9, mais il est impératif que les gouvernements accordent la priorité de manière claire et explicite à la formation du capital humain et à la mise en place des infrastructures physiques nécessaires pour tirer parti du potentiel de ces technologies. C’est maintenant qu’il faut agir, car les possibilités permettant de sauter les étapes du développement technologique ne seront pas offertes longtemps.  

Le rapport WESS 2018 explique la voie que les pays doivent prendre pour créer les conditions permettant de sauter les étapes du développement technologique. Un système d’innovation national bien conçu et bien exécuté peut permettre de renforcer les capacités d’adaptation et d’absorption des pays en développement. Il n’existe pas de modèle unique pour mettre au point un système d’innovation national. Dans certains pays, le gouvernement joue un rôle de premier plan et, dans d’autres, le marché est dominant. La plupart des pays se situent entre les deux. Un système d’innovation national peut accorder la priorité aux sciences de base par rapport aux sciences appliquées ou l’innovation locale par rapport à l’adoption et à l’amélioration des technologies importées de l’étranger. Quelles que soient ces différentes structures et priorités, tous ces systèmes ont des points communs. Ils fournissent des réseaux institutionnels pour l’apprentissage; améliorent les capacités d’absorption; facilitent le partage des connaissances technologiques; et élargissent l’accès à la finance. Les occasions de rattraper le retard dépendent de la rapidité avec laquelle les pays en développement seront capables de mettre en place un système d’innovation permettant d’élaborer les politiques appropriées et de les exécuter afin de développer, de diffuser et d’adopter les technologies de pointe au service du développement durable.  

Même un système national d’innovation puissant nécessite un soutien externe. S’il peut créer un environnement propice, des défis considérables demeurent dans l’accès à de nombreuses technologies développées dans les pays développés. Alors que les technologies de pointe, comme d’autres produits, sont protégées par des brevets, leur diffusion dans les pays en développement nécessitera un changement d’attitude et une nouvelle approche. Il sera impératif de mettre en place un régime de droits à la propriété intellectuelle plus souple, qui aille dans le sens des ODD, afin de faciliter l’accès aux technologies qui sont les plus nécessaires pour le développement durable, y compris celles liées aux énergies renouvelables et au stockage de l’énergie, ainsi que celles liées à la génétique et à la biotechnologie. Il faut d’urgence instaurer un dialogue pour faciliter l’accès des pays en développement aux technologies essentielles. 

Dans leurs efforts menés pour accélérer le développement durable avec l’aide des technologies de pointe, ils feront face au formidable défi de la concentration croissante des activités d’innovation parmi quelques grandes entreprises dans les pays développés. Cette concentration peut étouffer l’innovation et laisser de nombreuses communautés et de nombreux pays à la traîne, alors que les grands acteurs du marché restreignent l’accès aux technologies essentielles et à leur diffusion. De nombreux pays en développement en ont déjà fait l’expérience. Nous devons les aider à réduire le fossé technologique. 

Les Nations Unies restent une instance impartiale, de confiance, au sein de laquelle les gouvernements et d’autres parties prenantes pourront débattre et déterminer la trajectoire du progrès des technologies de pointe, prenant en compte nos valeurs humaines communes et les impératifs du développement durable, ce qui a été dûment pris en compte dans la Stratégie du Secrétaire général en matière de nouvelles technologies. Mettant l’accent sur l’importance de favoriser l’inclusion et la transparence, elle vise à faire des Nations Unies une plate-forme au sein de laquelle les gouvernements, les entreprises et la société civile pourront faire des choix collectifs relatifs aux nouvelles technologies, ancrées dans les valeurs inscrites dans la Charte des Nations Unies et de la Déclaration universelle des droits de l’homme ainsi que dans les obligations en découlant. Il y est aussi prévu que l’Organisation « favorise la création de partenariats entre des acteurs venus d’horizons différents afin d’enrichir les connaissances communes, d’expérimenter de nouvelles idées et d’élargir le dialogue ». Ces principes guideront les efforts entrepris par les Nations Unies pour réduire le fossé numérique et promouvoir le développement durable pour tous.  

Les Nations Unies ont un rôle important à jouer dans la mise en évidence des technologies qui peuvent considérablement contribuer à la réalisation des objectifs du Programme 2030. Les technologies des énergies renouvelables qui favorisent la viabilité environnementale, les vaccins qui peuvent sauver des vies et les biotechnologies qui stimulent la production alimentaire et éliminent la faim sont importantes pour réaliser les ODD et protéger notre avenir commun. Le temps presse – nous devons agir maintenant pour réaliser les ODD d’ici à 2030. Nous ne pouvons pas nous permettre de ne pas saisir ces formidables possibilités de sauter les étapes technologiques vers le développement durable pour tous avec l’aide des technologies de pointe.