Les failles du système financier: socialiser les risques et privatiser les profits


Le 30 octobre 2008, six éminents économistes et sociologues ont participé à un Groupe interactif sur la crise financière mondiale au siège de l'ONU à l'initiative du Président de la soixante-troisième session de l'Assemblée générale, Miguel d'Escoto Brockmann, pour débattre de la crise financière actuelle et de ses conséquences macroéconomiques et sociales. Parmi les panélistes figuraient Joseph Stiglitz, lauréat du prix Nobel de sciences politiques et ancien Vice-Président et chef économiste de la Banque mondiale; François Houtart, Rédacteur en chef de l'International Journal of Sociology of Religion - « Social Compass »; Prabhat Patnaik, Professeur au Centre d'études et de planification économiques à l'Université Jawaharlal Nehry; Sakiko Fukuda-Parr, Professeur d'Affaires internationales à la New School University; Calestous Juma, Professeur de Pratique du développement international à Harvard Kennedy School of Governement; et Pedro Páez Perez, Ministre de la coordination de la politique économique de l'Équateur et Président de la Commission présidentielle équatoriale pour la nouvelle architecture financière régionale - Banco del Sur.
Dans son allocution d'ouverture, M. Brockmann a dit que l'« exubérance irrationnelle » avait laissé place à une « cupidité effrénée et à une corruption généralisée, autorisées par des gouvernements qui ont oublié la responsabilité qu'ils ont de protéger leurs citoyens ». Le but de cette rencontre est d'identifier des mesures et de les présenter aux États Membres pour adoption afin de jeter les bases d'une situation économique mondiale plus stable.
M. Stiglitz, qui présidait ce débat, a estimé pour sa part que face à cette crise, les réactions devaient être guidées par les principes de justice et de solidarité sociale et transcender les frontières nationales pour inclure les pays développés et les pays en développement, suggérant des réformes importantes des politiques économiques des pays développés. Il a indiqué que les réglementations devaient porter sur la protection des consommateurs ainsi que sur l'accès de tous aux marchés financiers, ajoutant que les Banques centrales devaient modifier leurs mandats et que les pays devaient mettre en place des systèmes de réglementation qui ne soient pas basés sur des intérêts particuliers. Selon lui, le Fonds monétaire international (FMI) n'était pas le mieux habilité à répondre à la crise, bien que le monde n'ait pas d'autre choix sur le long terme. Le FMI n'a ni anticipé ni empêché le problème, a-t-il ajouté et, à ce jour, n'a pas proposé de réformes de la réglementation appropriées pour éviter que de tels problèmes ne se produisent à l'avenir. «Comment le FMI peut-il être la solution alors qu'il est autant lié aux marchés et à la philosophie qui sous-tend les phénomènes que le monde entier déplore aujourd'hui » ?
Mme Fukuda-Parr a parlé de la situation catastrophique à laquelle sont confrontés les pays les plus pauvres. « Les pays en développement seront principalement touchés par la récession de l'économie, plutôt que par la crise financière dans les marchés. C'est une menace importante, car elle compromet les progrès de la croissance et du développement réalisés ces dernières années. » Elle a estimé que les pauvres seraient affectés par le déclin des flux de capitaux privés, le rétrécissement des marchés d'exportation et la réduction des dépenses des gouvernements dans les secteurs sociaux comme la santé, l'éducation et les transports. Elle a fait remarquer que la fragilité des moyens d'existence et la dévaluation qui entraíne l'inflation détruiraient les revenus et les biens des ménages. Elle a également reconnu que la crise économique creuserait le fossé entre les sexes, car les femmes passent plus de temps à produire et à préparer la nourriture lorsque les revenus des ménages baissent. Elle a souligné la nécessité de réformes politiques en accordant une attention particulière aux budgets d'aide au développement, au réchauffement climatique et à la crise alimentaire et énergétique.
Prabhat Patnaik, qui a passé de nombreuses années à étudier la dynamique des économies en développement, a indiqué que la crise actuelle aurait un impact sur la disponibilité des denrées alimentaires dans le monde, en particulier parmi les nations en développement. « Alors que l'éclatement de la bulle immobilière aux États-Unis est probablement la cause immédiate de la crise financière, le problème fondamental réside dans la « nature spéculative de ces bulles ». L'injection de liquidités dans l'économie ne résoudra pas le problème, a-t-il indiqué, principalement parce que l'accès aux liquidités ne permettra pas le flux des crédits. Pour obtenir des crédits, il faudra que la demande porte sur des projets viables et que les emprunteurs soient solvables et sûrs. L'injection de liquidités ne résout pas le problème de la solvabilité et l'anticipation d'une crise rend les emprunteurs hésitant à emprunter et les créditeurs à prêter. Il est donc nécessaire d'injecter directement de la demande dans l'économie. Prenant les exemples de l'Inde, la Chine et d'autres pays en développement, il a indiqué qu'en plus des mesures sociales de l'État, les dépenses du gouvernement devraient être orientées vers une augmentation significative dans le secteur agricole, en particulier dans la production de céréales alimentaires. Pour ce faire, il faudrait restructurer l'agriculture paysanne, a-t-il ajouté.
S'exprimant au nom de l'Union européenne, le représentant permanent de la France auprès des Nations Unies, Jean-Maurice Ripert, a fait remarquer que les déséquilibres du système économique international et les failles dans la réglementation internationale ont engendré des crises. L'ambassadeur a dit que l'Europe avait pris des mesures en consolidant le secteur financier européen et en renforçant la transparence, la responsabilité et la surveillance des acteurs financiers.
Au nom du Groupe des 77 et de la Chine, le Représentant permanent adjoint d'Antigua-et-Baruda Byron Blake a déclaré que la crise est venue se greffer sur un système de gouvernance mondiale fondamentalement et structurellement faible. Il a souligné le rôle des Nations Unies en tant qu'institution qui transcende les frontières et adopte une approche multidimensionnelle intégrée et cohérente dans les actions qu'elle mène.
Le représentant et ambassadeur américain T. Vance McMahan a reconnu qu'il fallait réformer le système financier de son pays, indiquant que son gouvernement avait pris des mesures pour mettre en œuvre les recommandations des experts américains du Groupe sur les marchés financiers créé par le Président, ainsi que celles des experts internationaux du Forum de stabilité financière portant sur la transparence, la réglementation, la gestion des risques et la discipline des marchés.
M. Páz Pérez d'Équateur a proposé une nouvelle architecture financière régionale fondée sur trois caractéristiques principales : (1) une gouvernance démocratique et transparente soutenue par une responsabilité proportionnelle et juste; (2) la création d'un nouveau processus, intégrant la Banque du Sud comme base au développement du réseau bancaire; et (3) le renforcement d'un système bancaire central régional et d'un système monétaire commun lié aux droits de tirage régionaux et à la monnaie régionale électronique. Il a estimé que la proposition permettrait à des pays présentant des réalités politiques et économiques différentes de participer à ce nouvel effort d'intégration dont le point de référence est l'Union des Nations sud-américaines (UNASUR).
Calestous Juma a proposé que les Nations Unies soient une plate-forme de dialogue et de négociations entre les nations afin d'assurer la transparence dans les marchés mondiaux, d'établir des systèmes d'alerte rapide et d'aider les pays en développement à mettre en place des institutions financières conformes aux normes internationales. Alors que dans les pays en développement, la majorité des universités ont pour objectif de construire la nation, le défi actuel est de développer les communautés, a-t-il indiqué. Il a donc recommandé la création d'universités qui s'intégreraient dans les diverses communautés, en visant en particulier à promouvoir des changements économiques là où elles sont établies.
François Houtart, le dernier intervenant à prendre la parole, a déclaré que le monde avait besoin de nouveaux choix et pas seulement d'une nouvelle réglementation. Il ne suffit pas de réaménager le système, il s'agit de le transformer, a-t-il estimé. C'est un devoir moral et, pour comprendre cela, il faut adopter le point de vue des victimes. Quand 850 millions de personnes vivent au-dessous du seuil de pauvreté et que le changement climatique cause de plus en plus de dégâts dans l'environnement, il n'est pas possible de parler seulement de la crise financière - toutes les défaillances systémiques ont engendré une véritable crise de la société, a-t-il précisé. Il a souligné la nécessite d'une vision à long terme fondée sur une utilisation renouvelable, rationnelle des ressources naturelles, qui présupposait une approche différente de la nature, le respect de la source de la vie plutôt que l'exploitation illimitée des matières brutes.
Les représentants de l'Allemagne, de l'Argentine, du Belarus, de la Bolivie, du Brésil, du Canada, du Chili, de la Chine, de l'Espagne, de l'Équateur, de l'Égypte, du Honduras, de l'Inde, de l'Indonésie, de la Jamaïque, du Japon, du Kenya, du Mexique (au nom du Groupe de Rio), du Maroc, du Nicaragua, des Philippines, du Portugal, du Qatar, de la République de Corée, du Royaume-Uni, de Singapour et du Venezuela sont également intervenus pendant le débat.
En conclusion, le Président de l'Assemblée a rappelé que seule la démocratisation des Nations Unies peut leur donner la légitimité de répondre à la confiance que tant de peuples ont placée en elles pour les représenter dans la mise en place d'une nouvelle architecture financière internationale.