Le changement climatique aura-il un impact sur le droit à la santé et au développement ?

Dans un site de construction couvert de poussière situé à l'ouest de la Chine, M. Tan est un travailleur migrant parmi de nombreux autres. Mais cet ancien agriculteur modeste doit aussi faire face à une série complexe de crises qui menacent la santé mondiale.

D'un certain point de vue, cet homme de 24 ans est le symbole du succès économique de la Chine et des modèles de croissance similaires dans d'autres pays en développement au cours des dernières décennies. Chaque année, 500 000 migrants chinois viennent travailler à Chongqing, faisant ainsi de cette ville la plus grande du monde - et le plus grand site de construction - alimentant le moteur de croissance de la Chine, malgré un certain ralentissement depuis la crise financière mondiale. Les prévisions à long terme suggèrent que 350 millions de villageois ruraux supplémentaires convergeront vers les villes chinoises d'ici à 2025 seulement, attirés par les nouvelles opportunités ou contraints par la pauvreté et le manque de nourriture causés en partie par des bouleversements climatiques.

Pour M. Tang, l'attraction de Chongqing c'est, selon lui, « gagner de l'argent ». Habitant dans une cabane plantée dans la poussière de ciment fine et suffocante et entourée d'hectares de béton et de gratte-ciel, M. Tan gagne 1 000 yans par mois, plus de dix fois ce qu'il gagnait à la campagne et suffisamment pour survivre dans la ville et envoyer de l'argent chez lui au village. Son cas n'a rien d'exceptionnel.

Mais, sur le site où il travaille, on observe l'émergence d'un grand nombre de maladies les plus infectieuses au monde. Comme la révolution industrielle a eu des conséquences pour les millions de personnes qui ont quitté la campagne pour aller travailler dans les villes industrielles en Europe et ont habité dans des taudis, les emplois qui ont tiré les centaines de millions de la pauvreté extrême à la fin du XXe et au début du XXIe siècle ont également fait apparaítre de nouveaux risques.

Pour les communautés marginalisées du monde entier, la mondialisation économique se traduit souvent par l'instabilité des emplois industriels et manuels itinérants, de nouvelles menaces toxicologiques et des risques d'accidents du travail. Dans les bidonvilles urbains, le manque d'installations sanitaires et de services associé à des conditions de vie difficiles où les ouvriers vivent entassés dans des dortoirs augmente les risques sanitaires et la vulnérabilité aux maladies transmissibles.

De nouvelles menaces apparaissent, uniques à notre temps. À Chongqing, et dans de nombreuses autres villes similaires, nombre de travailleurs migrants sont abandonnés à leur sort, loin des structures sociales rurales, pendant des mois et des années. L'érosion de la cohésion sociale favorise les comportements sexuels à risque et la toxicomanie, ce qui compromet les gains économiques et favorise la transmission du VIH/SIDA et des infections graves comme la tuberculose résistante aux médicaments.

La plus grande mobilité des populations grâce aux réseaux de transport modernes, la migration et le déplacement forcé des populations favorisent la transmission de nombreuses maladies transmissibles - aux niveaux national et mondial - mettant en danger la santé des personnes en déplacement et augmentant le risque de pandémie.

Et ce, avant même de considérer les effets de la dégradation de l'environnement sur la santé causée par le développement rapide. Dans les villes industrialisées, la pollution de l'air et de l'eau dépasse régulièrement les seuils autorisés, ce qui expose des dizaines de millions de personnes à des risques respiratoires et les contraint à consacrer leurs maigres ressources à l'achat d'eau potable. Dans de nombreuses régions rurales pauvres, la déforestation et l'épuisement des ressources a entraíné l'érosion des sols, la pénurie d'eau et la contamination des eaux.

LA PLUS GRANDE MENACE

Moins apparent, le changement climatique constitue peut-être la plus grande menace de ce siècle. Il ne s'agit plus d'une idée abstraite. Nous savons que les variations climatiques, en particulier les sécheresses et les inondations qui perturbent l'agriculture et les phénomènes climatiques extrêmes qui provoquent des dégâts à l'infrastructure, frappent le plus durement les nations en développement pauvres et bouleverseront la vie des populations les plus pauvres au monde au cours des prochaines décennies.

L'agence de presse officielle chinoise, Xinhau, a signalé des températures élevées extrêmes à Chongqing en septembre 2009, ainsi qu'une pénurie d'eau dont ont souffert des centaines de milliers de personnes. Sans les ressources pour « s'adapter » comme la climatisation, les ouvriers qui travaillent sur les chantiers pour des salaires de misère et vivent dans des habitations où la chaleur est insoutenable, sont exposés à des maladies causées par la chaleur et la pollution. Dans les régions rurales voisines, le bétail et les cultures souffrent, incitant les fermiers à quitter leurs terres.

En 2000 déjà, l'Organisation mondiale de la santé attribuait 2,4 % des cas de diarrhées et 6 % des cas de paludisme aux changements climatiques. Ces changements auront des répercussions à grande échelle sur la santé humaine et modifieront probablement la portée géographique et la saisonnalité de certaines maladies infectieuses, y compris les maladies transmises par vecteurs, comme le paludisme, la fièvre de dengue et les maladies d'origine alimentaire, comme la salmonelle, qui sévissent pendant les mois plus chauds. Nous considérons également comme « victimes des événements climatiques extrêmes » les 27000 décès liés aux températures anormalement élevées en Europe au cours de l'été de 2003.

Les conséquences futures sur la santé publique sont encore plus manifestes. On suit de près l'élévation du niveau de la mer et les régions qui risquent d'être inondées - une situation qui pourrait entraíner une migration massive. Mais qu'en est-il des dégâts importants causés à la production alimentaire par les modifications des configurations de précipitation, notamment des périodes de sécheresse plus longues et des inondations plus importantes, ainsi que des pertes économiques et la pénurie alimentaire qui contraignent les populations à émigrer et exacerbent les troubles civils ?

Le « Rapport sur le développement dans le monde 2010 : développement et changement climatique », publié préalablement à la Conférence sur les changements climatiques qui aura lieu à Copenhague en décembre 2009, explique en s'appuyant sur des preuves que le réchauffement de la planète de 2 °C au-dessus des températures de la période préindustrielle pourrait, par exemple, réduire de 4 à 5 % la consommation annuelle par habitant en Afrique, qui est déjà le continent le plus vulnérable.

La variabilité du climat est une caractéristique de l'histoire de l'Afrique, mais la fréquence et la gravité des inondations et des sécheresses ont considérablement augmenté au cours des dernières années, et les projections climatiques indiquent que cette tendance s'intensifiera. Cela aura probablement des conséquences dévastatrice pour l'agriculture pluviale qui emploie environ 70% de la population africaine, indique le rapport.

Un précédent rapport de la Banque mondiale note que «les communautés pauvres [dans le monde] seront les plus vulnérables du fait de leurs capacités d'adaptation limitées et de leur grande dépendance vis-à-vis des ressources à forte sensibilité climatique, telles que les ressources en eau et les systèmes de production agricoles». Le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat a estimé que, vers 2020, entre 75 et 250 millions de personnes seront exposées à un stress hydrique accru en raison de changements climatiques dans les pays pauvres qui doivent déjà relever de multiples défis sanitaires.

En même temps, le monde fait face à une crise alimentaire qui a des causes multiples, comme la variabilité du climat et les distorsions des marchés. Au début de 2008, les prix internationaux de tous les produits alimentaires de base ont atteint leurs niveaux les plus élevés depuis presque 50 ans, faisant franchir la barre du milliard de victimes de la faim. Depuis, selon les Nations Unies, la crise financière mondiale menace de faire plonger 55 à 90 millions de personnes supplémentaires dans la pauvreté cette année seulement.

Du point de vue de la santé mondiale, la diversité croissante et l'ampleur des crises liées à la santé dans le monde convergent pour créer une «tempête parfaite» qui pourrait être catastrophique. NOUS POUVONS FAIRE MIEUX

Nous pouvons faire mieux. Jamais le monde n'a eu autant de connaissances, de compétences à sa disposition et de ressources investies pour assurer la santé des populations. L'aide au développement consacrée à la santé est passé de 5,6 milliards de dollars en 1990 à 21,8 milliards en 2007 , accompagnée de nouvelles initiatives mondiales pour mobiliser et acheminer les fonds.

Pourtant, l'écart entre les promesses extraordinaires de la médecine et la réalité du fardeau des maladies se creuse. Un tiers de la population mondiale est infectée par le bacille de la tuberculose et 350 à 500 millions de personnes souffrent de paludisme; et dans un monde qui compte 33 millions de séropositifs, pour chaque personne qui a accès aux médicaments nécessaires, deux nouveaux cas d'infection surviennent. Ces trois maladies tuent à elles seules six millions de personnes par an, avant même de prendre en compte les facteurs aggravants comme les enfants non vaccinés, le décès des mères durant l'accouchement ou l'exposition des travailleurs à la pollution industrielle.

Le problème vient en partie du fait qu'il y a plus de problèmes que de solutions. Vu les problèmes sanitaires qui surviennent sur de nombreux fronts, nombre de programmes ne parviennent pas à répondre aux besoins de santé.

La nature interdépendante des menaces sanitaires est une question tout aussi difficile et complexe. Si le changement climatique diminue la productivité agricole, par exemple, les économies de survie se développeront : les hommes seront probablement plus nombreux que les femmes à émigrer vers les villes et laisseront femme et enfants dans des villages très pauvres, transformant radicalement les structures sociales. Les risques d'infection au vih/sida augmentent en raison des conditions de vie changeantes et des industries du sexe qui exploitent la pauvreté. Si des collectivités entières sont forcées de quitter leurs régions à cause des inondations ou de la sécheresse, cela engendrera de nombreux risques sanitaires liés à la surpopulation et à l'insuffisance des infrastructures, des services et des produits alimentaires.

Les institutions internationales reconnaissent que ces défis sont interdépendants, pourtant l'effort mondial de santé publique est davantage centré sur le « traitement et la guérison » de maladies spécifiques que sur les nombreux facteurs à risque. Il s'ensuit une concurrence en matière de ressources dans la gestion des crises sanitaires, alors que les progrès dépendent réellement de la manière dont on appréhende l'interdépendance des crises. Une première mesure essentielle est d'établir une cartographie des régions en situation de vulnérabilité afin de déterminer, au niveau local, quelles sont les menaces sanitaires auxquelles les populations font face. Et, comme les menaces sanitaires sont globales, il est important d'établir des passerelles entre les institutions et les acteurs clés afin de maximiser les ressources. La réponse n'est certainement pas d'argumenter sur l'allocation des ressources ou de transférer les fonds d'un problème à un autre, mais de rechercher des synergies qui permettent de gérer plusieurs crises à la fois.

Une approche fondée sur les droits de l'homme - exprimée en termes de droit au meilleur état de santé possible et de droit aux éléments de base déterminants comme l'eau douce et la nourriture, l'abri, l'éducation, les services de santé et l'égalité - est la plus prometteuse. À travers cette optique, la situation des individus qui sont le plus exposés aux risques peut être traitée de manière globale.

Mais au lieu de « penser mondialement et d'agir localement », il serait souhaitable d'inverser l'adage. Pour comprendre la complexité du défi mondial en matière de santé et formuler des réponses efficaces, nous devons comprendre ce qui se passe sur le terrain et associer la société civile. Considérez le mouvement du microcrédit mondial qui compte aujourd'hui plus de 600 millions de clients. Quand le professeur Muhammad Yunus s'est servi de son argent personnel pour financer le premier groupe de femmes pauvres spécialistes dans le tressage de paniers au Bangladesh dans les années 1980, il a contribué à réduire les inégalités entre les sexes et la pauvreté et à promouvoir la santé.

En « pensant localement et en agissant mondialement », l'expérience de centaines de millions de personnes comme M. Tang peut influencer les réponses à apporter au niveau mondial Avec d'autres articles de Louise Williams, qui a interviewé des travailleurs migrants à Chongqing, y compris M. Tang, durant son voyage d'étude à l'ouest de la Chine en 2008.