La stratégie du Secrétaire général en matière de nouvelles technologies

Le 19 janvier 2017, Mansoor, 12 ans, regarde le documentaire en réalité virtuelle « Clouds over Sidra » à l’extérieur d’un centre Makani appuyé par l’UNICEF situé dans le camp de Zaatari pour les réfugiés syriens, près de la frontière syrienne, dans le gouvernorat de Mafraq, en Jordanie. Le court métrage relate une journée dans la vie de Sidra, une adolescente vivant dans le camp où les enfants constituent plus de la moitié des 80 000 Syriens qui y sont accueillis. ©UNICEF/HERWIG

À l’ère numérique, si l’évolution de la technologie est porteuse de transformation, elle n’est pas toujours au service du développement durable ni de la réduction des inégalités. Dans certains pays, un plus grand nombre de personnes ont aujourd’hui accès aux smartphones plutôt qu’à l’eau salubre ou à des services d’assainissement adéquats. Au cours des trois dernières années, les applications de l’intelligence artificielle (IA) ont augmenté, de même que le nombre de personnes souffrant de la faim.

Beaucoup font valoir que les inégalités dans le monde ont été exacerbées, les compétences et la richesse créées par le numérique étant concentrées dans un nombre limité d’entreprises implantées dans quelques pays seulement. L’accès au monde numérique est aussi marqué par des inégalités entre les sexes, les hommes étant ceux qui bénéficient le plus des progrès dans ce domaine. Selon un rapport de la Commission des Nations Unies, « Le large bande au service du développement durable », établit en mars 2017 par l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture et l’Union internationale des télécommunications, la fracture numérique entre les hommes et les femmes en matière d’accès à Internet représente 12 % et atteint près de 31 % dans les pays les moins avancés1.  

Aujourd’hui, les nouvelles technologies sont principalement développées par de grandes entreprises privées, ce qui rend difficile pour les spécialistes en sciences sociales, les décideurs, les gouvernements et les législateurs de suivre l’évolution technologique. Les grandes innovations qui ont eu lieu depuis la création des Nations Unies, comme l’énergie atomique et l’exploration des vols spatiaux habités, ont été réalisées sous l’égide des gouvernements. Pendant cette période, les politiques nationales et internationales suivaient mieux le rythme de l’évolution technologique. Le Traité sur l’espace extra-atmosphérique, signé en 1967, au début de l’ère spatiale, est un exemple. Le document fondateur de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), qui a débouché sur l’adoption du Statut de l’agence en octobre 1956, en est un autre. 

À l’ère numérique, la formulation des politiques n’est pas une tâche aisée. Si nous avons une idée assez claire des nouvelles inventions en cours, nous connaissons beaucoup moins leurs incidences sur l’humanité. 

Nous savons que d’ici à 2030, pratiquement tout le monde sera connecté à Internet, de même que la majorité des objets qui nous entourent. Un grand nombre d’entre nous porteront des implants ainsi que d’autres appareils médicaux connectés. Nous savons qu’associées, les mégadonnées, l’apprentissage automatique et l’intelligence artificielle remplaceront l’être humain dans de multiples activités, comme la conduite automobile, la conduite de la guerre et la surveillance policière. Nous savons que les progrès réalisés en génie génétique et biologique permettront d’améliorer le dépistage des malformations fœtales et leur traitement, évitant la naissance de bébés présentant des anomalies. 

Ce que nous comprenons beaucoup moins, ce sont les conséquences que ces changements auront aux niveaux social, politique et psychologique, sur la relation entre le citoyen et l’État, la conduite des conflits, nos économies, pour notre psychique et sur les droits de l’homme. 

Les entreprises technologiques qui pèsent des milliards de dollars, ainsi que les ingénieurs qui y travaillent, n’ont pas nécessairement conscience des conséquences de leurs inventions. Les plates-formes de médias sociaux nous connectent, mais comme le montre un corpus de plus en plus étoffé de travaux de recherche, elles peuvent aussi servir à diffuser des discours haineux et des informations erronées, à alimenter des conflits et donc à saper la démocratie et la cohésion sociale. Les médias sociaux permettent de diffuser ces messages à une très grande échelle et à un coût très peu élevé. 

Un rapport de la mission d’enquête du Conseil des droits de l’homme, publié en mars 2018, illustre la manière dont les médias sociaux ont alimenté la haine et la violence ethnique au Myanmar2. D’autres études, comme celles réalisées en 2017 par l’Université de Princeton et l’Université de Warwick sur l’hostilité envers les réfugiés en Allemagne, montrent aussi comment ces mêmes médias peuvent exacerber le racisme et la xénophobie3.

Un nombre toujours croissant d’enfants de plus en plus jeunes bénéficient de l’utilisation de smartphones et d’ordinateurs de poche. De nombreux parents ont recours à la tablette pour occuper leurs enfants. Ces dispositifs offrent un accès utile aux outils d’apprentissage et aux divertissements, mais que savons-nous de leurs effets sur le développement de l’attention et des compétences cognitives d’un l’enfant ?

Toutes les applications sont utilisées dans des domaines de plus en plus nombreux, allant des applications de rencontres aux diagnostics médicaux. Nous ne savons pas, toutefois, le rôle que l’intelligence artificielle jouera dans les perspectives d’emploi de nos enfants, la conduite de la guerre, les actions individuelles dans la sphère politique ou la disparité entre les sexes. Yuval Hariri, spécialiste en sciences sociales et historien israélien, fait valoir qu’avec l’apprentissage automatique, la prédominance des algorithmes, la croissance économique et l’art de la guerre ne dépendront plus du travail humain. Il prétend aussi qu’avec les algorithmes et l’accès généré par les mégadonnées à des informations allant des décisions romantiques appropriées aux choix politiques, le concept de libre arbitre qui sous-tend l’ordre mondial libéral deviendra obsolète et, avec lui, le libéralisme lui-même.

D’un autre côté, de nombreux spécialistes en technologie font valoir que les menaces sont amplifiées et qu’il n’existe aucun défi posé par la nouvelle technologie que celle-ci ne sera pas à même de résoudre. Le débat sur les risques et les menaces est polarisé. Cependant, il est rare que l’on conteste la remarque faite par le Secrétaire général António Guterres dans son discours prononcé le 25 septembre 2018 devant l’Assemblée générale, au cours duquel il a déclaré que les institutions et les mentalités du XXe siècle ne sont plus adaptées aux défis du XXe siècle4.

Pour résoudre cette asymétrie, nous devons commencer par mieux comprendre les nouvelles technologies et leurs conséquences. Cela exige à la fois de s’y atteler pour poursuive la mise en œuvre du Programme de développement durable à l’horizon 2030 et réduire les dommages éventuels causés par leur utilisation malveillante et leurs conséquences imprévues.

Le Secrétaire général a lancé une série d’initiatives pour donner à l’Organisation les moyens d’examiner l’énorme potentiel des nouvelles technologies et les problèmes qui y sont associés. L’objectif de sa Stratégie en matière de nouvelles technologies, la première stratégie interne introduite dans le système des Nations Unies sur cette question, est de définir comment le système des Nations Unies encouragera leur utilisation en vue d’accélérer la réalisation de leurs mandats, en particulier le Programme 2030. La première section expose cinq principes pour orienter l’action de l’Organisation et la deuxième section quatre engagements.

Les cinq principes visent à promouvoir les valeurs universelles, à favoriser la transparence, à travailler en partenariat et à continuer à apprendre. Ils doivent orienter l’action des Nations Unies dans l’utilisation des nouvelles technologies comme les cybermonnaies, les biotechnologies et l’intelligence artificielle. Les quatre engagements sont les suivants :

1. Renforcer les capacités internes de l’ONU et favoriser la familiarisation avec les nouvelles technologies; 

2. Augmenter la compréhension, le plaidoyer et le dialogue autour des nouvelles technologies;

3. Soutenir les échanges sur les cadres normatifs et de coopération;

4. Intensifier l’appui du système des Nations Unies aux efforts nationaux de développement des capacités.

Les engagements sont déjà pris. Ils ont été élaborés dans une série d’actions en 24 points. Pour les mettre en œuvre, un groupe de travail interne a été créé qui mènera à bien ces actions au cours des 12 prochains mois. Elles comprennent, entre autres, la formation du personnel des Nations Unies et des États Membres aux nouvelles technologies, le recrutement de personnes externes dotées des compétences technologiques et la mise à jour des critères d’évaluation des hauts fonctionnaires afin de promouvoir l’innovation responsable et l’utilisation des nouvelles technologies.

Le Secrétaire général a aussi créé un laboratoire d’innovation dans son Cabinet qui a pour objectif de tester les nouvelles idées, de promouvoir des solutions technologiques et de favoriser la création de partenariats avec des entreprises technologiques afin d’améliorer la prise de décision. 

Le 12 juillet 2018, le Secrétaire général a annoncé le lancement de son Groupe de haut niveau sur la coopération numérique. Composé d’experts et coprésidé par Jack Ma et Melinda Gates, il recommandera de nouveaux modèles de coopération mondiale à l’ère numérique. Le groupe d’experts comprend des représentants des secteurs industriels de pointe, des jeunes entrepreneurs en technologie, un économiste lauréat du prix Nobel, des ministres et des défenseurs des droits de l’homme.

Lors de leur première réunion en marge de l’Assemblée générale en septembre 2018, le Groupe de haut niveau a défini les grandes lignes de son rapport. Il devra contenir des recommandations sur les valeurs et les principes à l’ère numérique ainsi que les méthodes et les mécanismes en matière de coopération numérique. Il identifiera aussi de récents exemples innovants dans des domaines comme la confidentialité des données, la finance accessible à tous et les droits de l’homme à l’ère numérique.

Actuellement, le Groupe recueille les avis d’un vaste éventail de parties prenantes et entreprend un travail de fond. Sa prochaine réunion, qui aura lieu en Suisse en janvier 2019, entamera le processus de formalisation des recommandations par un rapport qui devrait être publié au cours des six premiers mois de 2019.

En plus de ses travaux avec le Groupe de haut niveau sur la coopération numérique, le Secrétaire général s’est aussi engagé à entreprendre un effort de plaidoyer en faveur d’un vaste éventail de technologies. Il a évoqué à maintes reprises l’utilisation des technologies en faveur du développement et leur mauvaise utilisation potentielle. Il a renforcé son engagement avec la communauté technologique afin d’attirer l’attention sur les opportunités et les risques et de plaidoyer pour des avancées en adéquation avec les valeurs et les objectifs des Nations Unies. 

Il compte faire entrer l’Organisation dans l’ère numérique et s’assurer qu’elle est en mesure d’aider les États Membres à rendre les bénéfices des technologies accessibles à tous, en particulier à ceux contre qui elles peuvent être utilisées, intentionnellement ou par inadvertance, pour menacer, exclure ou laisser pour compte.  

Notes

  1. La Commission des Nations Unies « Le large bande au service du développement durable », « Groupe de travail sur le fossé numérique entre les sexes : Appel à l’action : Recommandations pour réduire les disparités entre les hommes et les femmes concernant l’accès et l’utilisation de l’Internet et du large bande », (mars 2017), p. 7. Disponible sur le site https://broadbandcommission.org/Documents/publications/WorkingGroupDigit....
  2. A/HRC/39/64. Disponible sur le site https://www.ohchr.org/EN/HRBodies/HRC/Pages/NewsDetail.aspx?NewsID=23575... .
  3. Karsten Müller et Carlo Schwarz, « Fanning the flames of hate: social media and hate crime », mai 2018. Disponible sur le site https://ssrn.com/abstract=3082972.
  4. Disponible sur le site https://undocs.org/fr/A/73/PV.6