À la croisée des chemins entre changement climatique et sécurité mondiale

Les événements extrêmes qui ont eu lieu récemment dans le monde nous rappellent de manière drastique les perturbations environnementales que connaît notre planète, dont beaucoup sont liées au changement climatique. La dernière décennie a vu un nombre exceptionnel de vagues de chaleur extrêmes qui ont eu de graves conséquences. On estime que celle qui a eu lieu en Russie en 2010 a fait 55 000 morts et détruit 25 % des récoltes annuelles du pays. En 2012, les États-Unis ont vécu leur pire sécheresse depuis les années 1930, 80 % de leurs terres agricoles ayant été touchées. L’ouragan Sandy a été une démonstration magistrale des forces de la nature et de notre vulnérabilité face aux perturbations et aux régimes climatiques.

L’année 2012 a également été la plus chaude pour les États-Unis contigus depuis que la température a été enregistrée en 1880, tandis qu’au niveau mondial, les 14 années les plus chaudes jamais enregistrées se concentrent sur les 12 premières années du XXIe siècle. Certains changements dans le système terrestre ont lieu à des rythmes plus rapides : l’étendue de la glace de mer de l’Arctique a atteint un record dramatique en septembre 2012, presque 50 % au-dessous de la moyenne, tandis que le niveau de la mer monte plus rapidement que prévu, dû en partie à la fonte accélérée des glaces au Groenland.

Si la variabilité naturelle joue un rôle important dans ces phénomènes complexes, l’influence humaine est devenue un facteur déterminant à l’échelle planétaire. Au-delà de tout doute scientifique raisonnable, le changement climatique mondial est causé par les émissions de gaz à effet de serre, notamment le CO2 issu de la combustion du charbon, du pétrole et du gaz. Malgré des efforts pour réduire les emissions aux niveaux local, national et international, elles ont atteint un nouveau record l’année dernière et continuent d’augmenter. Au début de mai 2013, les niveaux de dioxyde de carbone dans l’atmosphère ont franchi les 400 ppm, un niveau qui n’a probablement pas été dépassé depuis 3 millions d’années. Si rien ne change, la température moyenne mondiale devrait augmenter d’environ 4 °C d’ici à la fin du siècle par rapport aux niveaux préindustriels.

Comme l’a récemment souligné un rapport de la Banque mondiale élaboré par des scientifiques du Potsdam Institute for Climate Impact Research, les conséquences seraient graves : le niveau de la mer risque d’augmenter de 0,5 à 1 mètre d’ici à 2100, et de plusieurs mètres supplémentaires au cours des siècles à venir, mettant en péril les moyens d’existence de centaines de millions d’habitants dans les régions de basse altitude et les régions côtières. De plus, le risque d’une baisse du rendement des cultures dû au réchauffement de la planète aura un impact sur les capacités à nourrir une population grandissante : les effets non linéaires, la dynamique du basculement, pourraient porter atteinte à la sécurité de l’alimentation et de l’eau au niveau mondial et inverser les progrès en matière de développement réalisés récemment dans les pays les plus pauvres. En effet, si rien n’est fait, le réchauffement mondial met en question la possibilité même de s’adapter au changement climatique, en particulier dans les régions où les moyens d’existence dépendent largement des écosystèmes fragiles dus à la sécheresse et au stress hydrique.

Les perspectives et les conséquences possibles sont l’affaire de tous, et pas seulement d’un point de vue altruiste : les effets projetés sur la production agricole, la disponibilité de l’eau et l’intégrité des écosystèmes augmentent les risques de déplacements des populations sur une grande échelle ainsi que les défis à la sécurité humaine mondiale dans un monde fragmenté, où les inégalités sont de plus en plus marquées. On peut penser que les avantages offerts par l’intégration internationale grâce au commerce et à l’échange de personnes et d’idées seront menacés par les multiples pressions environnementales et leurs effets déstabilisateurs sur la société, poussant au repli sur soi et à l’isolationnisme.

En effet, le passé offre un certain nombre de leçons qui devraient nous inciter à la prudence. Trop souvent, les réussites humaines ont échoué une fois que certaines limites à l’auto-préservation ont été mises en place. Un exemple particulièrement horrible est le manque de coopération pour évacuer les passagers lorsqu’un navire coule. Dans le cas du changement climatique, si aucune mesure n’est prise, les impacts conjugués risquent, en fin de compte, d’atteindre un point critique sur le plan social, conduisant à une recrudescence des tensions à l’intérieur des sociétés et entre elles. Un cercle vicieux s’installe : l’affaiblissement de la propension à coopérer dans l’arène internationale et l’augmentation des températures moyennes.

Le changement climatique pose de nouveaux risques et exacerbe les anciens. Il est frappant de voir que les pays qui ont le moins contribué aux émissions de gaz à effet de serre, et qui ont le moins de ressources pour s’adapter, risquent d’être le plus durement frappés par les effets du changement climatique. Il ne s’agit pas seulement de la pauvreté. Les régions qui connaissent déjà la migration ou la pénurie d’eau pourraient souffrir encore plus. Cela pourrait, à son tour, exacerber les tensions ethniques qui existent aujourd’hui. Le réchauffement climatique causé par l’homme peut donc attiser des conflits qui couvent.

Cependant, tout n’est pas joué d’avance. Nous pouvons décider de l’avenir que nous voulons. Nous avons le choix. Nous pouvons contrôler les émissions de gaz à effet de serre de manière à limiter le réchauffement climatique à 2 °C maximum, le seuil convenu par la communauté internationale, évitant ainsi les pires conséquences posées par des changements climatiques incontrôlés. Nous pouvons le faire à un coût raisonnable pour nos économies tout en bénéficiant du développement et du déploiement des nouvelles technologies donnant lieu à de nombreuses retombées positives.

Mais la voie vers la stabilisation du climat est aussi assortie d’incertitudes, comme la sensibilité du système Terre aux activités humaines, l’ampleur exacte des impacts climatiques et leur répartition dans le temps et dans l’espace, l’avenir de la demande énergétique et les options pour réduire les gaz à effet de serre. Cependant gérer ces incertitudes dans un contexte de la gestion des risques est possible. Le risque est défini comme la probabilité de la survenue d’un événement et sa gravité. Si les dégâts possibles sont élevés et, ils le sont, même une faible probabilité se traduirait par un risque élevé qu’il faudrait éviter.

Le facteur le plus important pour limiter notre exposition au risque est la fiabilité des décisions politiques et du progrès de la coopération internationale pour faire face au défi climatique. À cet égard, la science est sans équivoque : si nous, citoyens, élus et dirigeants d’entreprise, décidons de relever le défi, nous devrions le faire sans tarder davantage afin de minimiser le coût et de maximiser nos chances de poser les bases d’une prospérité durable.

Réaliser cette vision et forger l’avenir de manière consciente pourrait ressembler à un immense projet kantien. En effet, une version moderne de l’impératif catégorique du philosophe allemand Emmanuel Kant se traduit dans un appel à une plus grande coopération à la protection du climat à travers les frontières et à un engagement des citoyens et des États à faire ce qui est nécessaire, même si d’autres rechignent à le faire. En relevant le défi de la coopération en matière de changement climatique, nous pourrions non seulement éviter de grandes difficultés et d’immenses souffrances aux populations, mais aussi ouvrir la voie à une intégration et à une coordination plus importantes dans les nombreux autres domaines d’intervention politique nécessitant une action mondiale. En ce sens, éviter la crise climatique serait la meilleure voie à suivre pour assurer la sécurité et la paix dans le monde.