La course à l’innovation pour le développement devrait s’appuyer sur les systèmes de données de base

Residents of Kasungu, in central Malawi, gather during a demonstration of unmanned aerial vehicle (drone) technology. The Government of Malawi and UNICEF are testing the use of drones for humanitarian purposes. 28 June 2017. © UNICEF/UN070228/Chisiza

Des résidents rassemblés à Kasungu, dans le centre du Malawi, assistent à une démonstration de véhicules aériens téléguidés (drones). Le Gouvernement du Malawi et l’UNICEF testent l’utilisation des drones à des fins humanitaires. ©UNICEF/UN070228/CHISIZA

Les données sont partout. Chaque jour, elles sont créées par des êtres humains et des machines dans le monde entier. Mais alors que la moitié de la population mondiale est submergée par celles-ci, un trop grand nombre de personnes et de lieux ne sont toujours pas pris en compte dans les chiffres qui influencent les décisions.

Être pris en compte veut dire être mieux représenté par ceux qui nous gouvernent.  Cela signifie que les responsables politiques peuvent allouer des ressources à nos besoins et mieux défendre nos intérêts ainsi que ceux de notre communauté. Être visible et inclus dans les données peut contribuer à l’autonomisation et jouer un rôle décisif. Lorsque l’on est confronté à un ensemble de données, la plupart d’entre nous recherchent d’abord celles concernant notre ville, notre communauté et nous-mêmes. Mais un trop grand nombre de personnes sont privées de ce droit. La restriction de l’accès aux données reflète d’autres inégalités, et une personne pauvre dans un pays pauvre est l’être humain le plus invisible qui soit.  

On relève des lacunes en matière de données concernant les personnes, les lieux et la chronologie. Deux enfants sur cinq dans le monde ne sont pas enregistrés à la naissance et ne sont donc pas pris en compte lors de la planification des services mis en place pour répondre à leurs besoins. Dans de nombreux pays, les villages éloignés ne figurent sur aucune carte, ce qui ralentit les secours lorsqu’une crise éclate, que ce soit une épidémie, comme celle liée au virus Ebola, ou une catastrophe naturelle. Avec l’évolution rapide actuelle des technologies, il est étonnant que la majorité des données utilisées pour assurer le suivi des objectifs de développement durables (ODD) aient été recueillies avant que ces objectifs ne soient reconnus.

Il est donc encourageant de voir que les Nations Unies utilisent les technologies comme instrument de transformation sociale. Le Groupe de haut niveau du Secrétaire général sur la coopération numérique et sa Stratégie en matière de nouvelles technologies sont créés à un moment crucial : nous approchons de 2020, date qui marquera le compte à rebours jusqu’en 2030, date butoir des ODD. Comme il a été reconnu dans la Déclaration de Doubaï, lancée en octobre 2018 lors du deuxième Forum mondial des Nations Unies sur les données, la demande de données nécessite des solutions urgentes qui permettent de tirer parti des nouvelles sources de données et des nouvelles technologies au moyen de divers partenariats1

La réalisation des ODD est un marathon, pas une course, mais lorsque nous touchons le mur, les innovations qui sont susceptibles de changer la donne peuvent nous aider à le franchir à une vitesse inégalée et à une échelle sans précédent. Par exemple, l’initiative – Africa Regional Data Cube2 – a permis de recueillir des images satellites et des données d’observation de la Terre sur 17 ans qui sont disponibles à des fins d’analyse, ce qui a permis entre autres au Ghana, au Kenya, au Sénégal, à la Sierra Leone et à la Tanzanie d’améliorer leur production agricole, de surveiller l’environnement et de le protéger et d’optimiser la planification urbaine pour mieux faire face aux catastrophes. Le Gouvernement du Ghana utilise déjà des informations tirées de ces données pour diriger des équipes vers les sites où, d’après ces données, ont lieu des activités minières illégales. Ce développement illustre la manière dont les ressources peuvent être utilisées plus efficacement pour protéger la santé et l’environnement dans les régions reculées du pays.

Il existe de nombreux autres exemples. Les couloirs réservés aux drones, testés par le Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF), sont un moyen d’utiliser des véhicules aériens téléguidés pour l’aide humanitaire, la cartographie des catastrophes pour améliorer la coordination et les interventions, et d’autres encore. Le Programme alimentaire mondial (PAM) a utilisé des agents conversationnels pour contrôler le niveau d’insécurité alimentaire, une méthode qui est particulièrement efficace dans les régions difficiles d’accès et touchées par un conflit. Avec la connectivité 5G, qui devrait être déployée l’année prochaine, les organisations identifient les avantages que la nouvelle norme peut apporter dans ces domaines et dans d’autres domaines du développement, comme l’aide humanitaire, la paix et la sécurité. 

Alors que nous développons de nouvelles approches innovantes aux défis mondiaux, il est cependant crucial de veiller à ce que les pays disposent de bases solides sur lesquelles s’appuyer. Les avancées technologiques et numériques fournissent de nouvelles sources de données qui sont précieuses pour le développement durable, mais nous ne pourrons tirer parti de ces possibilités que si les systèmes de données fonctionnent bien. 

Un trop grand nombre de pays n’ont simplement pas les ressources pour mettre en place des systèmes globaux d’enregistrement des naissances et des décès; pour établir une cartographie des champs et des habitations; et pour recueillir et partager les informations sur la santé des populations ainsi que sur l’accès à l’eau, à la nourriture et à d’autres services de base. Même lorsque des investissements dans ces domaines existent, de nombreux pays sont freinés par des technologies de l’information archaïques, une mauvaise connectivité à Internet et des procédés rudimentaires de collecte de données avec, pour conséquence, des informations ne pouvant pas être exploitées, partagées ni lues par les machines. 

Les ressources allouées pour satisfaire aux exigences de ces systèmes de données de base sont insuffisantes. Il faut y remédier. En fait, les sommes nécessaires sont assez peu importantes : le déficit de financements pour améliorer la collecte des données est estimé à environ 200 millions de dollars3, une somme relativement modeste comparée à d’autres investissements nécessaires pour effectuer les changements voulus.

Les investissements dans les systèmes de données de base sont le socle sur lequel l’innovation repose pour réaliser les ODD. De plus, ils sauvent des vies. Les investissements dans la collecte des données de base dans les bidonvilles du Bangladesh ont permis à une organisation non gouvernementale locale d’élaborer des programmes de santé qui ont réduit les taux de mortalité maternelle et infantile de près de 60 %, un taux beaucoup plus élevé que dans l’ensemble du pays4. Les investissements dans la collecte et le partage des données au moyen d’appareils mobiles dans l’ensemble du système des soins de santé en Ouganda ont réduit le temps de réponse aux épidémies, amélioré la surveillance sanitaire et réduit les coûts5

Les investissements dans la collecte de données de base sont essentiels pour obtenir de meilleurs résultats dans l’ensemble des ODD. Pour un grand nombre de gouvernements avec lesquels nous travaillons au Partenariat mondial pour les données du développement durable, l’amélioration des données sur l’agriculture est une priorité, et les donateurs commencent à répondre. Dans le modèle de financement de l’initiative « 50 x 2030 »6, de nouveaux investissements ont été accordés à au moins 50 pays à faible revenu et à revenu intermédiaire dans ce but. Cette initiative permet de se conformer aux priorités nationales et de partager les coûts avec les pays participants, ce qui devrait fournir environ 200 millions de dollars pour compléter le financement de divers partenaires du développement. 

Lancée par l’Assemblée générale des Nations Unies en septembre 2018, l’initiative prévoit de collecter les données de base sur l’agriculture essentielles pour réaliser l’ODD 2 qui vise à éradiquer la faim. Les informations de base sur le type de céréales plantées, leurs rendements et l’accès au financement ou à l’assurance sont souvent inexistantes ou, au mieux, incomplètes. Les gouvernements, les entreprises et le secteur privé investissent chaque année des centaines de millions de dollars dans l’agriculture, qui est le moteur principal de nombreuses économies. Mettre en place des politiques sans ces informations entraîne des problèmes qui ont des conséquences négatives sur la productivité agricole et, donc, sur la santé, contribuant notamment au retard de croissance et à la malnutrition.

Depuis ces trois dernières années, la faim dans le monde gagne de nouveau du terrain. Selon les dernières estimations, en 2017, le nombre de personnes souffrant de malnutrition chronique a augmenté pour atteindre 821 millions, retrouvant son niveau d’il y a dix ans7. Ce revirement montre que des mesures urgentes et coordonnées doivent être prises par les organisations des Nations Unies et les donateurs de tous les secteurs. Cette coordination est inscrite dans l’initiative 50 x 2030, qui représente un nouveau modèle de coopération en faveur du développement dépassant les modèles traditionnels nord-sud et le financement bilatéral.

Ce type d’initiative permettra à ces pays d’être mieux à même d’utiliser aussi efficacement que possible les nouvelles technologies et les nouvelles sources de données. Comme il est souligné dans le Plan d’action mondial du Cap concernant les données du développement durable8, et réitéré dans la Déclaration de Doubaï, les organismes de statistique nationaux doivent être transformés et modernisés, être capables d’essayer de nouvelles façons de travailler et ne pas reculer devant la tâche. Ils doivent aussi mettre en place des programmes de collecte de données de base efficaces, soutenus par des ressources suffisantes et des partenariats multipartites. Lorsqu’il s’agit de données, ce n’est qu’en incluant tout le monde que nous pourrons rester en première ligne et franchir la ligne d’arrivée des ODD d’ici à 2030. 

Le Partenariat mondial pour les données du développement durable est un réseau en pleine croissance de plus de 300 organisations, notamment des gouvernements, des entreprises et des organisations de la société civile, qui s’attache à tirer parti de la révolution des données au service du développement durable. Pour plus d’informations, voir le site www.data4sdgs.org.

Notes

  1. Forum mondial des Nations Unies sur les données, « Déclaration de Doubaï : Appuyer la mise en œuvre du Plan d’action mondial du Cap concernant les données du développement durable » (Doubaï, octobre 2018), p.1. Disponible sur le site https://undataforum.org/.
  2. Pour plus d’informations sur l’initiative, voir http://www.data4sdgs.org/ardc.
  3. Partenariat mondial pour les données du développement durable, « Making the case: More and Better Financing for Development Data », p. 5. Disponible sur le site http://www.data4sdgs.org/sites/default/files/2018-03/Financing%20for%20D... FINAL_27Mar.pdf.
  4. Global Partnership for Sustainable Development Data and Thematic Research Network on Data and Statistics (TReNDS), « Bangladeshi Slums Reduce Maternal and Infant Mortality with the Help of Innovative Health Data », une étude de cas du projet Manoshi de BRAC préparée par le Réseau des solutions pour le développement durable (SDSN) TReNDS. Disponible sur le site http://www.data4sdgs.org/sites/default/files/2018-09/BRAC%20CaseStudy_FI....
  5. Global Partnership for Sustainable Development Data and Thematic Research Network on Data and Statistics (TReNDS), « Data Sharingvia SMS Strengthens Uganda’s Health System », Une étude de cas de mTRAC en Ouganda préparée par le Réseau des solutions pour le développement durable (SDSN) TReNDS. Disponible sur le site http://www.data4sdgs.org/sites/default/files/2018-09/mTRAC%20CaseStudy_F....
  6. Pour plus d’informations sur l’initiative « 50 x 2030 », voir http://www.data4sdgs.org/50by2030.
  7. Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture et autres, L’état de la sécurité alimentaire et de la nutrition dans le monde 2018. Renforcer la résilience face aux changements climatiques pour la sécurité alimentaire et la nutrition (Rome, 2018), iii, v, xii, xiii, 2, 3. Disponible sur le site http://www.fao.org/state-of-food-security-nutrition/fr/.
  8. Groupe de haut niveau pour le partenariat, la coordination et le renforcement des capacités dans le domaine des statistiques relatives au Programme de développement durable à l’horizon 2030, « Plan d’action mondial du Cap concernant les données du développement durable », adopté par la Commission de statistique de l’ONU lors de sa 48e session (mars, 2017). Disponible sur le site https://unstats.un.org/sdgs/hlg/capetown-global-action-plan/.