La Chine dira-t-elle non au commerce des espèces sauvages ?

Les massacres des éléphants pour leurs défenses, des tigres pour leur peau et leurs os et des rhinocéros pour leur corne a pris des proportions alarmantes au cours des dernières années.

Malheureusement, le chemin ensanglanté mène vers l’Asie, en particulier la Chine et le Viet Nam, où la demande pour les produits issus d’espèces menacées d’extinction et leur prix sont montés en flèche. Ce phénomène a été encouragé par les économies à forte croissance, l’augmentation du pouvoir d’achat, la demande croissante pour des parties d’animaux rares utilisés comme ingrédients dans des toniques, comme « symboles de distinction sociale » ou comme investissements, ainsi que par leur disponibilité sur le marché et leur facilité d’accès.

Bien que ces espèces soient protégées par des lois internationales et nationales interdisant le commerce de leurs parties et de leurs dérivés, des échappatoires et des exceptions sont créés et exploités par ceux qui tirent profit de leur commerce.

Alors que le Conseil d’État de la Chine a interdit l’achat, la vente et l’utilisation des os de tigre il y a plus de vingt ans, des élevages industriels ont vu le jour dans le pays avec, pour seul objectif, l’élevage de ces animaux pour leurs parties et les produits dérivés. Sous la pression de l’intérêt commercial que représentent ces élevages, les autorités de la protection de la faune sauvage ont accordé des permis aux établissements vinicoles et aux taxidermistes, leur donnant l’autorisation tacite de commercialiser le vin tonique d’os de tigre et les peaux de tigre pour le décor intérieur des maisons.

L’élevage de tigres a suscité un regain d’intérêt pour les produits dérivés du tigre et a donc stimulé le braconnage. Tuer un tigre vivant en liberté coûte 15 dollars tandis que l’élever à maturité dans un élevage en coûte 7 000. Le braconnage est donc une activité très lucrative. Étant donné qu’il est impossible de différencier les animaux élevés en captivité de ceux à l’état sauvage, leur élevage destiné au commerce pose d’immenses problèmes pour les organismes chargés de l’application de la loi et fournit des opportunités de « blanchir » les produits issus des tigres sauvages.

En Afrique du Sud, qui abrite 73 % de la population mondiale de rhinocéros, le nombre d’animaux tués est passé de 13 en 2007 à 1 004 en 2013. Alors que le commerce international de la corne de rhinocéros est interdit par la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (CITES), l’Afrique du Sud délivre un permis autorisant les étrangers à chasser le rhinocéros et exporte les cornes comme trophées. Tirant parti de ce flou juridique, les gangs criminels emploient des prostitués thaïlandais et vietnamiens qui obtiennent de faux permis de chasse de trophée en se faisant passer pour des chasseurs de gros gibier afin d’introduire illégalement des cornes de rhinocéros.

La vente « unique » répétée des défenses d’éléphant a stimulé l’intérêt du marché et permis aux trafiquants de vendre l’ivoire obtenu illégalement sous le couvert du marché légal. En Chine, l’achat légal d’ivoire provenant d’Afrique australe a stimulé la demande en 2008 et a suscité une augmentation de la production afin de répondre aux besoins du marché. La disponibilité limitée d’ivoire légal provenant de la vente des stocks d’ivoire a entraîné une flambée des prix, attirant des consommateurs pour qui l’ivoire est de plus en plus prisé comme un investissement et comme de « l’or blanc ».

« L’ivoire autorisé par le gouvernement ne me dure qu’un mois par an », a reconnu le propriétaire d’une usine de sculpture de l’ivoire. Cela signifie que 91 % de l’ivoire qui passe par son usine provient de sources illégales. C’est précisément en approvisionnant le marché illégal que Chen Zhong a été arrêté pour braconnage. Sous couvert d’un permis approuvé par le gouvernement pour sculpter l’ivoire obtenu légalement, il a dirigé un réseau de contrebande qui a, en 2011, fait passer en contrebande 7,7 tonnes d’ivoire de l’Afrique à la Chine.

Les « marchés gris », créés par des politiques qui stimulent la demande pour les produits issus de la faune sauvage qui proviennent de « sources légales », d’un « commerce restreint » et d’une « vente unique » font le bonheur des trafinquants. Ils permettent le commerce de ces produits provenant de toutes les sources, légales et illégales, en mêlant les produits de contrebande aux produits légaux.

Les marchés gris suppriment la stigmatisation liée à la consommation de ces produits et permettent aux trafiquants de toucher un plus grand nombre de consommateurs que le marché noir. En effet, le marché noir dépend d’un nombre limité de trafiquants, tandis que le marché gris puise dans les 99 % de consommateurs qui se conforment à la loi. La plupart des gens estiment que les produits illégaux sont difficiles à obtenir. Ils craignent d’être stigmatisés s’ils achètent et utilisent des produits illégaux. Sur le « marché gris » où les produits frappés d’interdiction sont illégaux dans certains cas et légaux dans d’autres, les consommateurs peuvent facilement être déroutés, confondant disponibilité et légalité.

Du braconnage au trafic de produits issus de la faune sauvage menacée d’extinction, en passant par la demande pour ces produits, chaque lien de la chaîne commerciale cause de terribles souffrances aux animaux et les pousse vers l’extinction.

D’immenses efforts sont actuellement réalisés pour réduire la demande et changer le comportement des consommateurs par des messages adaptés au contexte culturel et social stigmatisant la consommation des produits issus de la faune sauvage.

Prenons, par exemple, l’image émouvante d’une éléphante et de son éléphanteau marchant dans la savane africaine (voir Figure 2). L’éléphanteau dit, tout excité, à sa mère : « Maman, j’ai des dents. » La mère ne répond pas. Il insiste : « Maman, j’ai des dents maintenant ! Tu n’es pas contente ? »

Les premières dents d’un bébé devraient être une source de joie pour une mère. Mais qu’en est-il des éléphants ? À  cause de notre désir de  posséder des objets en ivoire, des  centaines et des milliers d’éléphants sont tués. Acheter signifie tuer. Dites « non » au commerce de l’ivoire.

Ces messages font partie d’une campagne lancée par le Fonds international pour la protection des animaux (IFAW) afin de sensibiliser le public aux origines de l’ivoire et d’en réduire la demande. En chinois, « l’ivoire » se dit « Xiang Ya », ce qui signifie « dents d’éléphant ». Malheureusement, ce terme donne l’impression que l’ivoire, comme les dents des humains, tombent naturellement. Après une enquête révélant que 7 Chinois sur 10 ne savaient pas que l’ivoire provenait d’éléphants morts et que 80 % boycotteraient l’ivoire s’ils le savaient, l’IFAW a lancé une campagne de publicité dans l’espoir que les consommateurs éclairés feront un choix judicieux.

Depuis 2009, la campagne de sensibilisation « Dites NON au commerce de l’ivoire » a touché des centaines de millions de personnes grâce à de nombreuses sociétés chinoises, comme le géant de l’affichage publicitaire JCDecaux, qui ont placé des publicités dans les aéroports, les gares, le métro et les grands magasins à travers la Chine.

La campagne a permis non seulement de sensibiliser le public, mais aussi d’encourager des changements dans le comportement des consommateurs. Ayant honte de porter un bracelet en ivoire, une jeune mère a rejoint ses amis et sa famille sur les médias sociaux pour boycotter l’ivoire. Un sculpteur d’ivoire a promis d’utiliser d’autres matériaux. Touchés par les publicités, les enseignants ont intégré le message dans l’examen d’admission au Collège national chinois, touchant ainsi 9 millions de candidats dans le pays. Un marchand d’ivoire a révélé dans les médias qu’il vendait de l’ivoire illégal, reconnaissant que la campagne avait touché son cœur et sa raison. En 2013, une évaluation indépendante a montré que la campagne avait atteint 75 % du marché urbain en Chine, réduisant l’achat d’ivoire de 54 à 26 %.

En 2013, des affiches géantes, sur lesquelles figurait à côté d’une maman éléphant et de son petit un bracelet en ivoire attaché à une paire de menottes, ont été placardées dans les centres urbains à travers la Chine, symbole des implications morales et légales du commerce de l’ivoire. Comme le montre la Figure 1, à l’intérieur du bracelet en ivoire il est écrit « Distinction sociale ? », tandis que dans la paire de menottes on lit « Peine carcérale ! », les deux caractères chinois se prononçant de la même manière : « You Xing ». Dans un marché où l’ivoire obtenu légalement est complété par l’ivoire en contrebande, la publicité rappelle aux Chinois que son commerce peut donner lieu à des poursuites.

Pour faire appel à la conscience du public chinois, une autre publicité montre des caractères chinois amputés symbolisant le triste sort que les hommes réservent aux espèces menacées d’extinction. En supprimant un trait sur les caractères chinois représentant respectivement l’éléphant, le tigre, l’ours et l’être humain, la publicité pose la question suivante : « Lorsque nous dépouillons les éléphants de leurs défenses, les tigres de leurs os, les ours de leur vésicule biliaire, que reste-t-il de notre humanité ? »

« Lorsque l’achat s’arrêtera, les massacres cesseront  aussi », dit l’acteur Jackie Chan dans une vidéo de WildAid visant à décourager les consommateurs à obtenir des produits issus d’éléphants, de rhinocéros et de tigres. Toutefois, l’achat ne s’arrêtera pas étant donné la confusion créée par des lois contradictoires, l’application incohérente de la loi, des réglementations qui alimentent la demande et des marchés gris qui incitent les trafiquants à mêler les produits de contrebande aux produits légaux.

Les efforts menés par les organisations non gouvernementales pour réduire la demande peuvent contribuer à éliminer l’ignorance mais ne peuvent pas décourager les criminels attirés par l’appât du gain. Un soutien politique est nécessaire pour lutter contre ce fléau. Ce n’est qu’en associant des lois clairement définies, sans ambiguïté, des services de répression efficaces et des peines de prison dissuasives pour les trafiquants que nous pourrons changer la nature de cette activité criminelle présentant de faible risques et des profits élevés. Faire de cette pratique une activité à haut risque non seulement empêchera le commerce illégal, mais la stigmatisera aussi aux yeux des consommateurs.

L’interdiction du commerce de ces produits par le Gouvernement chinois a permis de réduire la demande et d’affaiblir les marchés. La politique zéro tolérance à l’égard du commerce des espèces sauvages en ligne adoptée par de nombreuses entreprises de commerce chinoises en ligne a porté ses fruits. Les données de suivi montrent que les sites Internet ayant intégré l’interdiction du commerce des espèces sauvages vendent moins de produits issus des espèces sauvages que les autres sites. L’interdiction de la vente aux enchères de la corne de rhinocéros, de l’ivoire et des os de tigre a réduit de près de moitié le volume des ventes en Chine continentale. La campagne visant à bannir des banquets la consommation d’ailerons de requin a entraîné une baisse de près de moitié en 2012.

Pendant sa visite au Kenya, le Premier ministre de la République populaire de Chine, Li Keqiang, s’est engagé à lutter contre le braconnage des éléphants et la contrebande de l’ivoire. La plus grande contribution que la Chine, un des plus grands pays consommateurs d’ivoire, peut apporter pour empêcher le commerce illégal est la fermeture de TOUS les marchés de l’ivoire. Les sondages indiquent un formidable appui du public en faveur de l’interdiction du commerce de l’ivoire pour mettre un terme au braconnage des éléphants en Afrique. Les principales raisons données par les anciens consommateurs comprennent l’interdiction universelle du commerce de l’ivoire et l’engagement ferme pris par le gouvernement de lutter contre ce commerce.

Les Chinois se tournent vers leurs dirigeants pour qu’ils leur montrent la voie à suivre. Les récentes positions gouvernementales démontrent l’engagement de la Chine à la conservation des espèces sauvages, y compris la destruction des stocks d’ivoire confisqués et la réinterprétation des lois pour que la consommation des espèces sauvages menacées d’extinction soit considérée comme un crime. Les propositions faites par des citoyens chinois éminents, comme l’artiste Yuan Xikun et le joueur de basket Yao Ming, demandant aux législateurs de sauver l’image du pays en mettant fin au commerce de l’ivoire ont suscité un formidable soutien dans les médias sociaux.

Il y a deux mille ans, le philosophe chinois Zhuang Zi s’était déjà fait le défenseur de la durabilité écologique, adhérant au principe philosophique qui préconise l’harmonie entre l’homme et la nature. Aujourd’hui, nous sommes de nouveau confrontés à ce défi. Dirons-nous NON à l’exploitation commerciale non durable des espèces sauvages ? Serons-nous capables de protéger celles-ci ainsi que les écosystèmes qu’elles abritent pour les générations présentes et futures ? 

Références

Damania, Richard, et Erwin H. Bulte (2007). The Economics of Wildlife Farming and Endangered Species Conservation. Ecological Economics, vol. 62, No. 3/4 (mai).

Fischer, Carolyn (2002). The complex interactions of markets for endangered species products. Discussion paper 20-21, Resources for the Future. Washington, DC (mai).

Gratwicke, Brian et autres (2008). attitudes toward consumption and conservation of tigers in China. PLoS ONE, vol. 3, n° 7 (juillet).