La chaîne de blocs et la croissance durable

Nous sommes à un moment unique de notre histoire : notre société passe d’une économie industrielle à une société définie par un nouvel ensemble de technologies, allant de la numérisation à la nanotechnologie. Parmi les récentes avancées de la numérisation figure la chaîne de blocs, une technologie qui, selon beaucoup, permettra de redéfinir la confiance, la transparence et l’inclusion dans le monde. La chaîne de blocs, cependant, est une technologie relativement simple qui peut créer autant de nombreux problèmes qu’elle peut en résoudre. Jusqu’ici, elle nous a fourni des informations importantes sur les technologies naissantes et leur utilisation dans un monde qui évolue rapidement.

LA TRANSFORMATION NUMÉRIQUE

Depuis les années 1960, les technologies numériques ont transformé notre économie et notre société par vagues successives, d’abord avec la numérisation de nombreux processus commerciaux, ensuite par la saisie et le partage de grandes quantités de données, puis avec la révolution de la téléphonie mobile, qui a équipé plus de 60 % de la population mondiale d’un téléphone portable. 

LES VAGUES PRÉCÉDENTES DE LA NUMÉRISATION

Nous sommes aujourd’hui à une période liminale dans le domaine des technologies numériques. Par le passé, l’accès à la puissance informatique ne bénéficiait pratiquement qu’aux sociétés. Les technologies de l’information consistaient principalement à suivre les mêmes processus commerciaux en place depuis les années 1950, mais de manière plus rapide, plus efficace et plus sûre. Toutefois, avec la distribution de la technologie informatique dans le monde entier, les choses ont changé. De nombreuses technologies utilisant la puissance informatique redéfinissent radicalement la manière dont les processus commerciaux, notre économie et notre société sont conçus. En effet, cette montée du numérique accessible à un si grand nombre a une incidence importance sur tous les aspects de l’existence humaine.

LA DÉCENTRALISATION ET LA CHAÎNE DE BLOCS 

La chaîne de blocs est l’une des technologies qui est rendue possible par la distribution des capacités informatiques dans le monde. Plus simplement, il s’agit d’un grand livre ouvert dans lequel les transactions, c’est-à-dire pour le Bitcoin et les cryptomonnaies, sont horodatées et enregistrées chronologiquement et publiquement. C’est l’aspect public de cet échange qui est le plus intéressant. En résumé, toute personne dans le monde est désormais en mesure de télécharger le code et de commencer à « miner » des Bitcoins ou à participer à de nouveaux réseaux mis en place sur la plate-forme Ethereum. L’idée est qu’avec une transparence radicale, la chaîne de blocs, créée par un nombre important d’utilisateurs pouvant participer au réseau, instaure la confiance en empêchant pratiquement d’enregistrer des entrées malveillantes ou de changer des transactions qui ont été déjà traitées. Ne se limitant plus à son application initiale dans le cadre des crypomonnaies, la technologie des Bitcoins s’applique aujourd’hui à de multiples situations. Par exemple, elle incite à inclure les technologies renouvelables dans les réseaux d’énergie, entraînant donc une réduction des émissions dans les transports mondiaux, et permet aux banques d’effectuer des transferts plus rapidement et à moindres frais.  

Il y a beaucoup de battage autour de la chaîne de blocs, ainsi que de fausses idées, dû au fait que cette technologie est nouvelle et que les utilisateurs, attirés par l’appât du gain, ont compris qu’ils pouvaient gagner de l’argent avec cette nouvelle forme de catégories d’actifs. On dit souvent des cryptomonnaies qu’elles sont « libérées du contrôle du gouvernement » ou en dehors du marché ou des systèmes politiques existants. La chaîne de blocs, cependant, n’existe pas en soi et fonctionne bien au sein d’une économie politique, comme tout autre technologie. En outre, l’idée qu’une monnaie puisse exister sans la participation des gouvernements est une contre-vérité. Rien n’est plus politique que l’argent. Qu’est-ce que la chaîne de blocs a donc à nous offrir ?

LES MILLE EXPÉRIENCES THÉORIQUES DE LA CHAÎNE DE BLOCS

La chaîne de blocs est encore un phénomène nouveau et évoluera de nombreuses fois avant d’être pleinement intégrée dans la société. Nous avons déjà vu des trajectoires similaires dans l’industrie technologique, comme l’Internet des objets, la téléphonie mobile et même Internet. Ces technologies ont été plusieurs fois modifiées avant d’être pleinement intégrées et utilisées dans la société. Il a fallu surmonter lentement, mais sûrement, de nombreux obstacles techniques, sociaux et politiques. 

Il est donc souvent utile d’aborder les nouvelles technologies par une réflexion en amont sans s’attendre à ce qu’elles offrent immédiatement des solutions fonctionnelles, mais en considérant ce qu’elles peuvent offrir. Cette approche permet d’élargir le débat et de confronter nos idées préconçues. La chaîne de blocs a déjà illustré le pouvoir des internautes disposant des ressources informatiques suffisantes. Ils ne passent pas simplement leur temps à tweeter, à partager des photos ou des vidéos, ils peuvent aussi créer une structure économique entièrement nouvelle. 

La technologie de la chaîne de blocs ne repose donc pas sur la technologie elle-même, mais plutôt sur la manière dont elle a reformulé les débats dans divers secteurs de notre société et de notre économie. Elle nous montre que nous avons des choix, que nous pouvons organiser la société de manière différente. Elle a lancé 1 000 expériences théoriques, mais les solutions qui en ont résulté et qui feront leurs preuves dans une décennie ou deux seront fondées, ou ne le seront peut-être pas, sur la chaîne de blocs ou les cryptomonnaies. Les débats qui ont été menés auront, toutefois, considérablement contribué aux progrès réalisés dans le domaine des technologies numériques ainsi qu’aux possibilités qu’elles offrent pour l’humanité. C’est pourquoi il est important que tous, y compris les Nations Unies, s’intéressent à ces technologies pour les comprendre et en tirer parti.

À son niveau le plus élémentaire, la chaîne de blocs fait appel à un besoin humain, profond, à savoir faire confiance aux autres, aux organisations et aux entreprises dans un monde où la plupart de nos interactions sont médiatisées et stockées numériquement. On peut se demander dans quelle mesure elle saisit cette idée de confiance ou si une technologie peut réellement reproduire les pensées, les sentiments et les comportements d’un être humain lorsqu’il fait confiance ou lorsqu’on lui fait confiance. Ces concepts sont profondément humains, comme le sont les structures au sein desquelles les solutions informatiques sont élaborées. On dit souvent que la chaîne de blocs permet d’éliminer les intermédiaires ou de créer des solutions démocratiques aux problèmes, mais elle peut seulement remplacer les structures analogues existantes par des structures numériques et faire que dans ces contextes, la prise de décision repose sur un choix binaire. « La vérité » dans une chaîne de blocs ne laisse pas de place à l’interprétation, comme le font les systèmes actuels.

Le contexte est essentiel pour le développement de toutes les technologies, comme l’est l’économie politique au sein de laquelle elles existent. Ceux qui ont essayé d’utiliser la chaîne de blocs ont, toutefois, vite réalisé qu’elle induit un nouveau niveau de coopération. Son développement nécessite des partenariats et des débats de fond sur les notions de transparence et d’inclusion.

L’APPEL AU MULTILATÉRALISME

De même qu’à une époque, la révolution industrielle a été une réponse aux changements de la société, la chaîne de blocs est une réponse aux changements de notre époque.

L’une des raisons pour laquelle elle fait l’objet d’un si vif intérêt réside peut-être dans le fait que, dans le monde entier, nombreux sont ceux qui sentent instinctivement que nous pouvons trouver de nouvelles solutions aux problèmes les plus anciens de l’humanité en collaborant et en sollicitant la participation de tous dans les débats. La chaîne de blocs est considérée par beaucoup comme une solution viable précisément parce qu’elle applique une approche contre-intuitive aux problèmes . Malgré le déterminisme technologique qui caractérise souvent les débats, il est important d’écouter le message sous-jacent. L’appel à l’inclusion, à la confiance et au multilatéralisme qu’elle essaie de traiter de manière technique se poursuivra pendant les nombreuses décennies à venir, et nous devrons trouver les moyens d’y répondre avec le soutien des gouvernements, de la société civile, des milieux universitaires et des organisations non gouvernementales comme les Nations Unies. 

La réglementation des technologies numériques est une mesure essentielle qui doit être traitée de manière multilatérale. Bien que plusieurs initiatives aient été lancées dans le monde à cet égard, nous devons mieux comprendre ces efforts ainsi que les principes des droits de l’homme dans l’industrie numérique. La chaîne de blocs, par exemple, fait fi des frontières comme aucune autre monnaie ni aucune technologie et nécessite la mise en place d’un cadre réglementaire d’une manière unifiée, multilatérale. Il est aussi impératif que les dirigeants de la fonction publique dans le monde entier ne soient pas uniquement centrés sur la technologie. Ils doivent comprendre comment leurs réglementations peuvent être interprétées en code. Les contrats intelligents et autres contrats du même genre exigent une diversité de points de vue, donc l’inclusion. Nous ne pouvons pas laisser la codification des normes sociales des contrats intelligents uniquement à l’initiative des start-ups et des jeunes hommes, puisque la manière dont elles sont mises en œuvre a une incidence sur un grand nombre de personnes et doit donc être gérée dans l’ensemble de la société. Plus important, le code écrit dans un pays selon un certain ensemble de lois peut avoir des conséquences pour les citoyens d’un autre pays. Il reste à définir la manière dont ces situations seront traitées. 

L’éducation est essentielle, non seulement pour les dirigeants de la fonction publique ou les dirigeants gouvernementaux, mais pour tous. De la même façon que nous apprenons le code de la route avant de conduire, nous devons apprendre à gérer les autoroutes de l’information sur lesquelles notre société est actuellement construite. La recherche a montré que seulement un tiers de la population est capable de comprendre les données et les statistiques qui constituent les entrées du mouvement en matière d’ouverture des données. La chaîne de blocs va beaucoup plus loin, exigeant que tous les citoyens acceptent une approche entièrement nouvelle à la gestion des données et comprennent les principes clés relatifs aux cryptomonnaies et à la gestion au risque de perdre leur argent ou les services gouvernementaux. Passer à une économie entièrement numérique sans améliorer nos systèmes éducatifs ne peut avoir que des conséquences néfastes. 

C’est en trouvant des solutions multilatérales appropriées que nous pourrons aborder la question des technologies naissantes et mettre en place des cadres de références pour celles à venir. C’est pourquoi il est crucial de se pencher sur ces technologies et pourquoi la Stratégie du Secrétaire général en matière de nouvelles technologies est si importante. Au lieu de les accepter ou de les rejeter, nous devons leur accorder une attention toute particulière et collaborer pour évaluer leurs conséquences et y répondre.

Il est probable que la chaîne de blocs aura mis en évidence le fait que lorsque la puissance informatique est aux mains d’une grande partie de la population au lieu de celles de quelques sociétés, des solutions entièrement nouvelles apparaissent pour résoudre d’anciens problèmes. Tout a commencé par le désir de voir une autre forme de système bancaire fonctionnant dans le monde numérique dans lequel nous commençons tous à vivre. Cette technologie pourra, ou ne pourra pas, surmonter ses défis techniques et environnementaux, mais le concept de solutions conçues et mises en œuvre par les citoyens a été lancé. Le système international établi ignore ce message à ses risques et périls.