L’évolution et les défis de la sécurité dans les villes

La sécurité urbaine, comprise comme l’absence d’une menace sérieuse engendrée par la criminalité et la perception subjective de la protection, dépend aujourd’hui de plusieurs facteurs structuraux et locaux.

Plus de la moitié de la population mondiale vivant actuellement dans des villes, l’urbanisation est devenue l’un des premiers aspects structuraux qui influence les villes et leur sécurité. Comme cette tendance s’accentuera, la criminalité augmentera en milieu urbain et sera de plus en plus polymorphe, complexe et difficile à gérer par le contrôle social spontané qui caractérise les zones rurales et les petites villes.

De plus, les mégalopoles abritant plus de 10 millions d’habitants, ont une sphère d’influence qui s’étend à plusieurs villes. La délinquance sera donc de plus en plus fréquente. Cela a un impact sur certaines formes de criminalité, comme le crime organisé, les enlèvements et le trafic des êtres humains. En conséquence, l’urbanisation croît, les villes sont de plus en plus mondialisées et la criminalité est de plus en plus complexe. Face à cette évolution, nous devons réinventer la coproduction de la sécurité dans les nouveaux contextes, avec la participation à la fois des États et des partenaires locaux comme la société civile.

Le type de croissance urbaine qui a lieu, en particulier dans les pays en développement, implique une expansion incontrôlable qui donne lieu à des villes fragmentées avec des niveaux bas de cohésion sociale, un accès réduit aux services sociaux et urbains, des valeurs et des processus de socialisation hétérogènes parmi les jeunes. En outre, le processus migratoire implique la coexistence de cultures différentes au sein des villes et souligne la difficulté de gérer ces différences et les conflits qu’ils provoquent. En conséquence, les types de crime varient selon les zones urbaines, pouvant même, dans certains cas, atteindre les quartiers illicites.

La spéculation foncière a aussi considérablement augmenté au cours de la dernière décennie, comme l’a montré la crise de 2008 durant laquelle la ségrégation urbaine et l’exclusion sociale se sont intensifiées. Elle est devenue un facteur essentiel de la crise nationale et mondiale. Le contrôle du marché de l’immobilier sera donc un défi pour la gestion urbaine qui veut éviter une crise économique et sociale, réduire les inégalités et prévenir le blanchiment d’argent.

Un deuxième aspect pertinent pour la sécurité urbaine vient de l’évolution de la criminalité qui s’est produite entre les années 1960 et 1990, qui montre une augmentation exponentielle de la criminalité dans le monde1. Comme l’a mentionné Sergio Adorno, « en l’espace de 30 ans, on est passé de la chronique du crime comme exception à celle au quotidien et […] les images d’innocence sont remplacées par un danger permanent et imminent2  ». Vers 1995, le niveau de criminalité s’est stabilisé dans les pays développés et a même baissé au cours de la dernière décennie. Toutefois, dans la majorité des pays en développement, la délinquance a continué d’augmenter ou s’est stabilisée, mais avec un niveau de violence plus élevé.

Le point culminant des années 1960-1990 a été caractérisé par une phase d’expansion économique dans les pays industrialisés, ce qui s’oppose à la théorie selon laquelle la pauvreté est la principale cause de la criminalité. Il n’y a pas de corrélation entre la criminalité et la pauvreté. Le phénomène de la criminalité urbaine a de multiples causes et provient de différentes variables selon le contexte urbain. Le tissu social et la dimension institutionnelle et historique de chaque ville sont en effet les facteurs qui expliquent la variation des taux de criminalité dans une période déterminée. Il est toutefois important de reconnaître qu’il existe plusieurs causes différentes à la criminalité. Par exemple, les causes de la violence sexiste, du vol, de la criminalité en col blanc, du trafic de drogues ou de la violence due à des bandes organisées ne sont pas identiques.

Un troisième aspect lié à la sécurité urbaine est l’évolution des institutions en matière de socialisation, comme la famille, l’école et le quartier. Par exemple, de multiples structures familiales coexistent, chacune avec leur propre culture. Le protagonisme des jeunes nous force à repenser la relation entre les différentes générations. L’éducation formelle, qui est nécessaire quoique insuffisante pour la mobilité sociale, transforme parfois l’école en un facteur d’exclusion et un lieu où l’on apprend la violence, et certains quartiers sensibles sont des terreaux propices au crime organisé. Souvent, les parents, les enseignants et les responsables locaux ne se sentent pas préparés à faire face à des scénarios qui changent. La dégradation des valeurs sociales, l’absence de références communes et l’échec institutionnel augmentent de même que la vulnérabilité des populations désavantagées. De plus, l’évolution technologique crée de nouvelles formes de communication qui creusent le fossé entre les générations. Bien qu’elle offre des possibilités plus importantes pour la prévention, elle génère de nouveaux types de délinquance comme la cybercriminalité et la pornographie.

De son côté, le marché de l’emploi exclut de nombreux jeunes ainsi que les travailleurs peu qualifiés. Ainsi, plus de 20 % de jeunes (âgés de 15 à 20 ans) ne travaillent ni n’étudient en Amérique latine3. Il est important de mentionner l’absence des jeunes dans le processus décisionnel des politiques qui les concernent4. Confrontées à cette nouvelle réalité, les villes deviennent des territoires de conflit et de criminalité. Il incombe donc aux autorités d’assumer leur responsabilité et d’assurer la sécurité urbaine dans le cadre d’une gestion stratégique locale. Cette évolution nous oblige à élaborer des politiques de prévention innovantes prenant en compte le contexte local, en particulier la post-modernité avec ses injustices, ses problèmes et ses changements sociaux. Par exemple, les politiques de prévention doivent prendre en compte la pluralité des modèles familiaux, la recherche de modèle de rôle chez les jeunes, le caractère exclusif, éprouvant et parfois violent des écoles, la présence des quartiers illicites et, dans certaines villes, la présence destructrice du crime organisé et de la spéculation urbaine.

LE RÔLE DES VILLES

La sécurité est la responsabilité essentielle des autorités locales. Les enseignements du passé ont mis en évidence qu’une politique orientée exclusivement vers la répression ou la dissuasion donne de mauvais résultats5  et ont montré que les villes ainsi que les États sont des acteurs importants dans la formulation et l’application des politiques de sécurité. Elles ont aussi prouvé que les villes sont essentielles en matière de prévention sociale, situationnelle et développementale. Enfin, nous avons vu que la gestion urbaine, plus que la taille de villes ou le risque auquel ces villes font face, comme le crime organisé, explique le niveau d’insécurité.

Peu de villes se sont dotées d’une politique de la ville, ce qui limite leurs actions en matière de contrôle et de coordination des activités de prévention. En ce qui concerne la prévention, toutefois, les villes ont une responsabilité unique du fait de la proximité de la population et connaissent donc les besoins et les caractéristiques du territoire. Le besoin de décentralisation est lié à la nature de la prévention, ce qui requiert des acteurs de proximité pour la mettre en œuvre. Par définition, un gouvernement central est éloigné de la réalité des villes et de leurs quartiers, ne connaît pas leur territoire et ne peut donc pas fixer le cadre d’une alliance avec les partenaires locaux qui est nécessaire pour les politiques de prévention. Il incombe à l’autorité locale d’encourager, de diriger, de mettre en œuvre et d’évaluer les politiques de prévention. « Les gouvernements locaux sont près des besoins de citoyens […]. Le responsable local est supposé connaître sa municipalité et, même plus important, est préparé à mieux la comprendre et à savoir ce qui s’y passe. La proximité est non seulement politique, mais cognitive6  ».

CONDITIONS DE LA RÉUSSITE

Une politique de prévention au niveau local nécessite une méthodologie rigoureuse7 qui comprend un diagnostic participatif pour comprendre la réalité et les causes de la criminalité. Elle peut aussi générer un consensus parmi les partenaires locaux, définir les priorités ainsi que formuler et mettre en œuvre des stratégies par le biais de projets de prévention. Elle inclut également le suivi et l’évaluation de ces processus ainsi que des politiques de soutien comme la formation d’équipes techniques et des politiques de communication. Il est important de se concentrer sur les approches techniques, mais la rigueur méthodologique est également appropriée. Sans la formulation d’un plan global pour la ville, comme c’est le cas de nombreuses villes dans le monde, on risque d’appliquer des mesures préventives qui sont dispersées et fragmentaires et qui ont peu ou pas d’impacts à moyen et à long terme.

Selon les résultats des initiatives menées pour rendre les « villes plus sûres », le développement d’une politique de prévention dans une ville se fait en trois phases. La première phase est l’apprentissage collectif d’outils et du renforcement des alliances, qui dure environ 3 à 4 ans. Dans cette phase, la continuité, une démarche rigoureuse, le pouvoir mobilisateur et les équipes techniques sont essentiels. La deuxième phase est la consolidation qui est exprimée en termes de cohésion sociale, de culture de la prévention, de qualité de vie et de réduction des taux de criminalité. La troisième phase est l’adaptation d’un processus efficace par d’autres villes, comme c’est le cas aujourd’hui en Côte d’Ivoire et en Tanzanie. Cette phase permet la création d’une politique nationale de sécurité urbaine fondée sur les expériences pratiques des villes.

D’un autre côté, la cohérence entre les politiques de prévention et les politiques sociales est fondamentale, étant donné que les causes de la criminalité trouvent leur origine dans le tissu social de la ville. Idéalement, les politiques de prévention se concentrent sur les groupes vulnérables tout en modifiant les facteurs structurels qui génèrent les vulnérabilités. La prévention de la criminalité devrait s’attacher à bâtir une ville équitable qui offre des opportunités aux plus vulnérables par le biais d’approches de prévention efficaces et intégrées articulées avec les politiques sociales et urbaines.

En matière de politiques de prévention, les problèmes les plus fréquents sont l’absence d’un cadre institutionnel approprié, le manque de ressources financières et l’absence d’une évaluation rigoureuse.

Les domaines qui relèvent des politiques de prévention urbaine comprennent principalement la sphère des espaces publics, la question des quartiers sensibles et vulnérables, la vulnérabilité des secteurs de la jeunesse et la violence sexiste.

Le défi actuel consiste à s’attaquer à ces questions dans le cadre d’un processus de coproduction de la sécurité avec la coalition des partenaires locaux, en collaboration avec la police et en association avec les gouvernements centraux. C’est, en effet, ce qui a été proposé par le Réseau mondial pour des villes plus sûres en 2012 par ONU-HABITAT.

Notes

1   M. Findlay, The Globalization of Crime, (Cambridge, Cambridge University Press, 1999).

2   S. Adorno,  « La criminalidad violenta urbana en Brasil. Tendencias y características », presenté au Seminar El desafío de la violencia criminal urbana, BID, (Río de Janeiro, 2-4 mars 1997).

3   Sen et Kliksberg, Primero la gente, Edic. Deusto, (Barcelone, Espagne, 2007).

4   CEPAL/OIJ, « Juventud y cohesión social en América Latina: Un modelo para armar ». CEPAL, Santiago, Chili, 2008).

5   Voir Sen et Kliksberg.

6   Mockus A, Papel y retos de los gobiernos locales en la gestión y coordinación de la seguridad ciudadana. En Ciudades seguras para convivir, (PNUD, San Salvador 2007), pp.117-168.

7   ONU-HABITAT et Universidad A. Hurtado, Guía para la prevención local, (Santiago, Chili, 2009).