Égalité des sexes et développement durable

Appuyée par un large éventail de parties prenantes allant de la société civile et du grand groupe de femmes aux gouvernements et aux organisations des Nations Unies, la Conférence qui aura lieu en juin inclura plusieurs fois dans le document final l'égalité des sexes. Quelles en seront les conséquences pour la réalisation de l'égalité des sexes et du développement durable ? Ces deux questions sont indissociables, mais pour bien comprendre le discours sur l'égalité des sexes et le développement durable dans le contexte de Rio +20, il faut revenir sur certains événements remarquables qui ont orienté la première Conférence de Rio il y a 20 ans.

HISTORIQUE : REGARD SUR LES DEUX DERNIÈRES DÉCENNIES

L'absence flagrante de la référence aux femmes dans les avant-projets de la Conférence des Nations Unies sur l'environnement et le développement en 1992 a motivé Bella Abzug et Mim Kelber, fondatrices de l'Organisation des femmes pour l'environnement et le développement (WEDO), à traiter cette question. Le Congrès mondial des femmes a réuni, à cette fin, 1 500 femmes en 1991 qui ont créé le Programme d'action pour les femmes au XXIe siècle, une part importante du processus préparatoire à la Conférence aux niveaux national et régional et, plus tard, au Sommet de la Terre de Rio en 1992. Il est intéressant de rappeler que parmi les documents préparés à l'occasion, le chapitre 24 d'Action 21 Action mondiale en faveur de la participation des femmes à un développement durable et équitable est le seul à ne pas avoir contenu de crochets.

Le principe 20 de la Déclaration de Rio, le chapitre 24 d'Action 21 et la création du grand groupe de femmes sont l'héritage de cette rencontre historique qui a réuni des femmes de tous les horizons, y compris celles qui ont assisté aux processus de négociations, pour parler des réalités que vivent les femmes. Le résultat le plus important est peut-être le réseau d'activistes qui a continué à se battre pour s'assurer que la voix des femmes et leurs expériences sont entendues dans toutes les instances, pas seulement aux Nations Unies.

La co-fondatrice de la WEDO, Thais Corral, et l'organisation brésilienne non gouvernementale, Rede De Desenvolvimento Humano, ont lancé une nouvelle série de consultations avant et pendant le Sommet mondial de 2002 sur le développement durable à Johannesburg afin d'évaluer non seulement les progrès des gouvernements, mais aussi ceux de la société civile pendant les dix ans qui ont suivi le Sommet de la Terre. Le plan d'action des femmes pour une planète saine et pacifique a défini les nouvelles questions émergentes du XXIe siècle. Il a reconnu les changements climatiques et la menace d'une militarisation accrue comme étant probablement deux des plus grands défis de la planète, ainsi que la nécessité d'ajouter une nouvelles série d'instruments aux activités de plaidoyer et aux mesures traditionnelles afin d'éviter de perdre les gains les plus modestes qui ont été obtenus depuis Rio en 1992.

À la lumière de ces 20 dernières années, la WEDO a tenté de tirer des leçons depuis que ces femmes visionnaires ont transformé les négociations à l'ONU ainsi que dans de nombreux autres lieux. Suivant la voie des activistes écologistes, comme Wangari Maathai, aujourd'hui disparue, lauréate du prix Nobel de la paix et membre du conseil d'administration de la WEDO, l'un des principaux défenseurs de la cause des femmes qui a aidé de nombreuses agricultrices pauvres par le combat qu'elle a mené en Inde, son pays natal, et de nombreuses autres femmes dévouées qui ont apporté un réel changement dans leur communauté et dans le monde, la WEDO se sent obligée de confronter les préparations de Rio +20 avec autant de détermination.

AUJOURD'HUI : À L'APPROCHE DE RIO +20

En 2012, les fonds pour des réunions spectaculaires, comme la Conférence de 1991, sont rares. La WEDO et les femmes du monde entier ont adopté les nouvelles technologies, utilisant ces moyens virtuels pour diffuser rapidement les informations. Aujourd'hui, elles sont en mesure de s'organiser, de se mettre d'accord et de prendre des mesures rapidement. S'en tenir là, cependant, ne rend pas justice au Principe 20 de la Déclaration de Rio : « Les femmes jouent un rôle vital dans la gestion de l'environnement et le développement. Leur pleine participation est donc essentielle à la réalisation d'un développement durable. »

L'espace normalement attribué aux femmes pour que leurs réalités et leurs expériences, et beaucoup moins leurs aspirations, soient prises en compte au stade de l'élaboration des politiques est très limité dans la plupart des pays, même au sein des organisations internationales qui ont donné le jour aux engagements de Rio. En 1991, un tribunal de femmes juges ont dénoncé avec preuves à l'appui les conditions de travail et des environnements dangereux auxquels les femmes sont confrontées. Ces conditions ont-elle suffisamment changé ?

Les domaines où des progrès n'ont pas été réalisés ou se sont inversés sont nombreux. Les femmes continuent d'occuper la grande majorité des emplois non qualifiés, elles touchent les salaires les plus faibles, habitent dans des maisons et des régions vulnérables aux risques posés par les changements climatiques, sacrifient leur éducation afin d'approvisionner leur famille en nourriture, en eau et en carburant font face à la violence tant à la maison que dans la société, sont victimes de la discrimination lorsqu'elles essaient d'accéder aux ressources productives et fiscales, rencontrent des obstacles à leur vie sexuelle et à leur santé procréative, sont atteintes de maladies causées par la combustion de la biomasse dans leur maison, perdent l'accès aux terres communales et traditionnelles lorsque les intérêts locaux et internationaux sont en jeu, font face à des risques environnementaux, comme les déversements de produits chimiques et le manque d'installations d'assainissement qui ont des effets à long terme sur la santé. Mais, pour autant, elles ne sont pas des victimes sans défenses. Elles dirigent et organisent, sensibilisent et luttent pour le changement et pour jouer un plus grand rôle dans la planification et la prise de décisions.

NOTRE TÂCHE : CE QUE NOUS DEVONS FAIRE À RIO +20

La maison du développement durable ne peut se construire sur des fondations instables. Non seulement les trois piliers social, environnemental et économique - doivent avoir une importance égale, mais ils doivent aussi s'imbriquer pour renforcer les fondations d'un monde plus durable. Les bases ont déjà été jetées en 1992 et en 2002 : nous devons continuer d'apporter notre appui au principe de précaution, aux responsabilités communes, mais différenciées et au consentement libre, préalable et éclairé, en particulier dans les communautés autochtones et celles des femmes. Les engagements volontaires doivent être soutenus par une législation forte, des responsabilités et des mécanismes financiers. La volonté politique est un élément essentiel.

Comme en témoignent les nombreux hommes et femmes touchés par la crise alimentaire, la crise du pétrole et la crise financière, la viabilité économique ne peut être obtenue au détriment de l'humanité ni au détriment de la durabilité des écosystèmes. Toute nouvelle frontière financière doit s'inscrire dans une démarche fondée sur le respect des droits.

L'égalité sociale et la justice environnementale doivent rester au cœur du développement durable, comme les résultats de la Conférence Rio +20. Alors que les pays sont confrontés à la difficulté de fournir des denrées alimentaires, du pétrole, un abri, des soins de santé et des emplois à des populations en pleine expansion et migrantes, leurs gouvernements doivent trouver des moyens de préserver et de protéger les écosystèmes afin de soutenir la vie et les moyens de subsistance de manière égale en mettant l'accent sur les droits de l'homme, l'égalité des sexes et la justice environnementale. Ils doivent trouver des moyens pour limiter les changements climatiques et leurs effets destructeurs qui touchent les pauvres et les femmes de manière disproportionnée. La prise en compte de la problématique hommes-femmes associée à celle des questions environnementales et économiques peut nous aider à atteindre les objectifs du développement durable de manière plus efficace.

Rio +20 met l'accent sur une économie verte qui doit être durable et équitable sous tous ses aspects et qui a pour objectif de transformer les économies et pas simplement de leur donner un nouveau nom. Une économie verte en faveur du développement durable et de l'éradication de la pauvreté améliorera la distribution des richesses et respectera les frontières planétaires, dont certaines sont déjà dépassées, mais elle ne pourra, à elle seule, assurer un développement durable.

Les femmes font entendre leurs voix et se battent pour que Rio +20 représente un progrès réel pour tous les peuples. Si elle est réussie, cette Conférence encouragera les droits des femmes, leur accès aux ressources et le contrôle de celles-ci ainsi que leur participation à la prise de décisions. Elle devra aller au-delà du produit intérieur brut pour inclure les indicateurs qui mesurent les contributions des femmes et prennent en compte les facteurs externes; assurer que la budgétisation prenant en compte la problématique hommes-femmes sert à la mise en œuvre du développement durable; créer des mécanismes financiers qui ciblent les femmes, les incluent dans la conception et la promotion d'initiatives innovantes (par exemple, les services de base comme l'éducation et la santé); trouver les moyens d'assurer l'accès aux technologies énergétiques propres et durables; inclure les femmes dans les priorités en matière d'alimentation et d'agriculture (liées aux droits fonciers, aux litiges de propriété, aux services de vulgarisation); renforcer les capacités et fournir les technologies appropriées dont les impacts sur la santé et l'environnement ont été évalués; reconnaítre et protéger le savoir traditionnel des populations autochtones et des femmes; et protéger les droits à l'eau.

Les systèmes de gouvernance du développement durable devront être exemplaires pour permettre la promotion de la participation et de l'inclusion à la prise de décisions, la prise en compte de l'égalité des sexes et pour répondre aux besoins du plus grand nombre au lieu de protéger que le petit cercle des puissants. Une gouvernance verte restera dénuée de sens tant que les femmes continuent d'être écartées des processus décisionnels dans un trop grand nombre de gouvernements et de conseils d'administration.

Alors que Rio +20 approche, nous devons examiner de plus près ce que signifient réellement le développement durable et une économie verte. Nous devons le faire avec le même élan et la même énergie avec lesquels nous avons confronté le paradigme du développement il y a 20 ans lorsque nous avons élaboré Action 21 pour les femmes lors du Congrès mondial des femmes. Nous devons, une fois de plus, écouter ceux qui subissent les effets néfastes du paradigme du développement actuel, nous devons être guidés par la science qui alimente les débats sur les changements climatiques et ventiler les données économiques avec les yeux des femmes pauvres qui ne peuvent pas y assister.

Surtout, nous devons montrer, à l'aide d'analyses plus rigoureuses, ce que la nouvelle terminologie, le nouveau lexique environnemental signifient véritablement : Qu'est-ce que l'économie verte ? Que signifie « carbone neutre » ? Qui échange des crédits d'émissions de gaz à effet de serre et pourquoi ? Cette économie, qu'offre-t-elle aux femmes autochtones qui continuent de faire les frais des soi-disant stratégies de développement ? Que faisons-nous pour protéger les régions ? Enfin, nous devons aussi évaluer nos propres progrès et notre position d'avant-garde et faire preuve de transparence dans nos plans afin d'assurer que les mécanismes que nous avons établis, comme l'entité ONU Femmes, sont fondés sur les réalités que vivent les femmes afin de susciter le changement d'orientation qui est nécessaire pour introduire le développement durable.

Depuis le Sommet mondial sur le développement social, la WEDO s'est efforcée de centrer ses travaux sur deux domaines : les alliances mondiales et les changements climatiques dans la perspective de la problématique hommes-femmes. Bien que les catastrophes naturelles aient perturbé de nombreuses vies dans le monde entier (en particulier dans les pays qui ont le moins de moyens), les nations approchent de la fin du Protocole de Kyoto avec une nonchalance désarmante, compte tenu de la gravité des effets à long terme. Rio +20 devrait souligner les responsabilités de tous dans la réalisation d'un vrai développement durable.

Rio +20 préparera le processus de mise en place de mesures qui orienteront le développement dans les décennies à venir. Les femmes, en particulier les femmes pauvres, ont le droit de demander que ceux d'entre nous (femmes et hommes) qui ont la chance de s'asseoir à la table, ne se dérobent pas à leurs devoirs de garantir la justice, ni ne leur laissent seulement les miettes de la nouvelle économie.