Des bénévoles et des techniciens au service de l’humanitaire

« Grâce à l’informatique en nuage, à l’externalisation ouverte et aux communications mobiles par SMS, les particuliers peuvent aujourd’hui répondre aux risques de catastrophe comme jamais auparavant. Les organisations de secours traditionnelles, les volontaires et les communautés touchées peuvent, lorsqu’elles travaillent ensemble, fournir, regrouper et analyser les informations qui permettent d’accélérer, de cibler et d’améliorer l’aide humanitaire. »

Ted Turner, Président de la Fondation des Nations Unies, « Disaster relief 2.0: the future of information sharing in humanitarian emergencies».

 

Alors que le coût des technologies de l’information et des communications continue de baisser, une révolution numérique a progressivement lieu qui incite les populations locales et les organisations internationales à faire des changements. Le monde est de plus en plus connecté alors que davantage de personnes ont accès à l’information sur Internet et utilisent des outils pour mieux se faire entendre. Les organisations humanitaires répondent aux nouvelles opportunités offertes par Internet et par d’autres technologies numériques afin d’exploiter des solutions innovantes dans ce paysage en constante évolution. Le typhon Haiyan, qui a frappé les Philippines en 2013, en est l’illustration la plus éloquente. En effet, cette catastrophe offre une perspective unique sur la manière dont les organisations non gouvernementales (ONG) ont utilisé de nouvelles formes d’engagement pour améliorer les interventions humanitaires en collaborant avec des bénévoles et des techniciens.

 

LE TYPHON HAIYAN DANS LE CONTEXTE

L’année 2010 a marqué un tournant dans l’histoire des interventions humanitaires. Un groupe de volontaires ad hoc en ligne a répondu au séisme qui a frappé Port-au-Prince, en Haïti, en créant une carte de la crise en temps réel2 qui allait être largement utilisée par les organisations présentes sur le terrain. Il a montré, pour la première fois, que des bénévoles et des techniciens agissant en dehors du secteur humanitaire établi pouvaient jouer un rôle crucial dans la coordination des informations lors des catastrophes naturelles. Lorsque ce groupe s’est transformé en organisations plus formelles dotées de procédures et de normes, le Réseau humanitaire numérique a été créé pour assurer une interface entre les bénévoles et les techniciens et les ONG professionelles3.

La communauté humanitaire était en pleine évolution lorsque, le 8 novembre 2013, l’un des cyclones tropicaux les plus violents jamais enregistrés a frappé les Philippines, affectant environ 14 millions de personnes. La réponse au typhon Haiyan (appelé localement Yolanda) a exigé un niveau de coordination sans précédent alors que des dégâts considérables ont endommagé l’infrastructure des communications, rendant difficile le travail des organisations locales, gouvernementales et internationales. Il a fallu non seulement venir en aide aux sinistrés, mais aussi leur fournir des informations fiables, ce qui a suscité la mobilisation d’un nombre record de bénévoles et de techniciens4.

 

RECUEIL DE DONNEES

Le premier rôle que peuvent jouer ces nouveaux bénévoles et techniciens dans des situations d’urgence similaires aux secours humanitaires qui ont suivi le typhon Haiyan, consiste à recueillir, à filtrer, à traduire et à vérifier les informations. Lors d’une catastrophe, les communautés touchées se tournent vers les médias sociaux comme Facebook et Twitter pour partager des informations, des photos, la localisation des événements, ces informations pouvant donner lieu à une action provenant directement des zones affectées. Pour mieux coordonner les interventions, une communauté de techniciens de Cebu City, aux Philippines, a lancé le site #BangonPH5 qui a utilisé les médias locaux pour recueillir des informations dans les régions ayant subi d’importants dégâts.

À la demande du Bureau de la coordination des affaires humanitaires (l’OCHA) des Nations Unies, le Réseau humanitaire numérique a mobilisé une armée de bénévoles et de techniciens chargés de recueillir les énormes flux d’informations disponibles et de les trier6. Il a contacté des volontaires compétents du Standby Task Force7 afin de lancer la plate-forme d’intelligence artificielle pour la réponse aux catastrophes qui a utilisé l’apprentissage machine pour recueillir des tweets liés à la crise8.

L’étape suivante a consisté à connecter les tweets filtrés à une session MicroMappers9 pour que les volontaires en ligne puissent étiqueter les messages et les images en fonction du lieu, des besoins, du déplacement de la population ou des dégâts causés aux infrastructures. La plate-forme conviviale a reçu plus de 100 000 clics pour classer les messages reçus lors des opérations de secours déclenchées par le typhon Haiyan10.

 

VISUALISATION DES DONNEES

Lancé en 2005, Google Earth a révolutionné l’action humanitaire en fournissant une vue aérienne de la Terre. Les cartographes se sont servis de cette image pour superposer de multiples visualisations, ajoutant des couches cartographiques et des cartes interactives.

Pour mieux traiter et exploiter les données reçues liées au typhon Haiyan, le Groupe de travail permanent a ajouté les tweets cryptés et pertinents sur une carte de crise en temps réel11. Cette carte contenait des couches supplémentaires, y compris des images satellite et des données au niveau de la rue ainsi que la position passée et présente des tempêtes tropicales et leur prévision. L’OCHA, plusieurs organisations humanitaires et même des particuliers ayant accès à Internet ont pu utiliser la carte pour coordonner les secours humanitaires et mieux comprendre la situation en temps réel.

Un autre partenariat productif lancé entre la Croix-Rouge américaine et l’équipe humanitaire OpenStreetMap (HOT)12 a permis de fournir des informations provenant du terrain sur les zones où les cybervolontaires devraient être orientés pour cartographier les lieux à partir du gestionnaire de tâches de HOT. Ces volontaires ont transmis à OpenStreetMap de style Wikipedia13 des informations détaillées comme jamais auparavant sur le trajet du typhon. Au total, plus de 1 700 volontaires ont apporté 4,5 millions de modifications à la carte des zones touchées par le typhon Haiyan, démontrant la démocratisation de la réponse à la crise14.

 

DEFIS LIES A LA COLLABORATION

La différence dans la structure et la conception des réseaux ad hoc d’un côté et la nature hiérarchique des organisations humanitaires traditionnelles de l’autre présente aussi des défis uniques. Des malentendus surgissent régulièrement en raison des philosophies différentes de ces deux groupes. La hiérarchie organisationnelle et la dépendance aux dons du deuxième groupe peuvent être contraires à l’idéologie ouverte et à la nature facultative du premier. Servant de pont, le Réseau humanitaire numérique a publié d’excellents guides de collaboration destinés à la fois aux ONG traditionnelles et aux bénévoles et aux techniciens15 afin de faciliter la compréhension mutuelle.

De plus, certaines organisations bénéficieront de la mise en place de règles d’engagement et de communication dans les situations de crise. Le code de collaboration élaboré par Geeks Without Bounds est particulièrement judicieux16. Toutefois, il vaut mieux que les organisations et les particuliers qui collaborent établissent des relations de confiance avant qu’une crise ne survienne. Rien n’est aussi efficace que les échanges entre personnes.

Comme pour tout groupe travaillant avec des informations, des inquiétudes et des risques se présentent concernant en particulier les questions de confidentialité, de propriété, de fiabilité et de sécurité des données, chacune de ces questions étant suffisamment importante pour faire l’objet d’un article. L’action menée en réponse à un typhon survenant aux Philippines ne s’applique pas nécessairement à un conflit armé ou à une crise survenant dans un pays contrôlé par un régime répressif.

Une autre préoccupation concerne le traumatisme et l’épuisement auxquels les bénévoles et les techniciens sont confrontés. Les intervenants à distance sont aussi affectés par les informations graphiques auxquelles ils sont exposés et par le stress causé par le travail avec les populations touchées. Sans un soutien des pairs ou des conseils efficaces pour répondre à leurs besoins, ils peuvent éprouver un sentiment d’isolement. Les bénévoles et les techniciens commencent à comprendre que les sentiments négatifs liés à leur travail sont naturels et qu’ils peuvent justifier une aide professionnelle.

 

CONCERNANT L’AVENIR

Malgré les accomplissements considérables réalisés par les ONG professionnelles travaillant avec des bénévoles et des techniciens, il reste beaucoup de leçons à tirer qu’il faudra ensuite mettre en place en tant que bonnes pratiques. De même, l’évolution continue des technologies de l’information et des communications indique que le domaine restera dynamique, les partenariats continuant d’évoluer. Toutefois, le niveau de collaboration qui a vu le jour pendant le typhon Haiyan laisse espérer que les relations entre les divers acteurs pourront contribuer à mener une action plus rapide et à secourir plus efficacement les populations touchées, car les informations proviennent en grande partie de la collaboration avec les populations touchées.

 

Notes

1      Harvard Humanitarian Initiative et al, « Disaster relief 2.0: the future of information sharing in humanitarian emergencies », (Washington, D.C., Berkshire, R.-U, Foundation des Nations Unies & Vodafone Foundation Technology Partnership, 2011), p. 7. Disponible sur le site http://www.unfoundation.org/assets/pdf/disaster-relief-20-report.pdf.

2      Voir Patrick Meier, « How crisis mapping saved lives in Haiti”, National Geographic Voices: Ideas and Insight from Explorers, 2 juillet 2012. Disponible sur le site http://voices.nationalgeographic.com/2012/07/02/crisis-mapping-haiti/.

3      Pour plus d’informations, voir le site Digital Humanitarian Network (DHN).

Disponible sur le site http://digitalhumanitarians.com/.

4      Voir Declan Butler, « Crowdsourcing goes mainstream in typhoon response”, Nature (20 novembre 2013). Disponible sur le site http://www.nature.com/news/crowdsourcing-goes-mainstream-in-typhoon-response-1.14186.

5      Pour plus d’informations, voir le site #BangonPH. Disponible sur le site http://www.bangonph.com/.

6      Voir Katie Collins, « How Al, Twitter and digital volunteers are transforming humanitarian disaster response », Wired (30 septembre 2013). Disponible sur le site http://www.wired.co.uk/article/digital-humanitarianism.

7      Pour plus d’informations, voir le site Standby Task Force. Disponible sur le site http://www.standbytaskforce.org/.

8      Voir Patrick Meier, « AIDR: Artificial Intelligence for Disaster Response”, iRevolutions,1er  octobre 2013. Disponible sur le site https://irevolutions.org/2013/10/01/aidr-artificial-intelligence-for-dis....

9      Pour plus d’informations, voir le site MicroMappers. Disponible sur le site https://micromappers.wordpress.com/.

10     Voir Patrick Meier, « Early results of MicroMappers response to Typhoon Yolanda (mis à jour) », iRevolutions, 13 novembre 2013. Disponible sur le site https://irevolutions.org/2013/11/13/early-results-micromappers-yolanda/.

11     La carte de la crise en temps réel du typhon Yolanda est disponible sur le site http://tinyurl.com/zmusb6a.

12     Pour plus d’informations, voir le site Humanitarian OpenStreetmap Team.

Disponible sur le site https://hotosm.org/about.

13     OpenStreetmap est disponible sur le site http://www.openstreetmap.org/#map=7/50.868/-1.110.

14     Voir Croix-Rouge américaine, « OpenStreetmap Damage Assessment Review », rapport intérimaire sur le typhon Haiyan (Yolanda). Disponible sur le site http://americanredcross.github.io/OSM-Assessment/.

15     Les guides destinés à la fois aux ONG officielles et aux bénévoles et aux techniciens sont disponibles sur le site du DHN http://digitalhumanitarians.com/content/guidance-collaborating-volunteer-technical-communities et sur le site http://digitalhumanitarians.com/content/guidance-collaborating-formal-humanitarian-organizations respectivement.

16     Le code de collaboration est disponible le site Geeks Without Bounds http://gwob.org/about/code-of-collaboration/.