Communications mobiles et développement socio-économique : une perspective latino-américaine

L'impact des technologies de l'information et de la communication n'est pas limité au secteur dans lequel il est produit, mais touche tous les secteurs de la production et de la consommation. Cela s'applique également à la téléphonie mobile. Son influence augmente aussi dans les mêmes proportions que le nombre d'usagers rattachés au réseau. En outre, elle montre une nette amélioration au fil du temps - les appareils mobiles offrent davantage de services de qualité supérieure alors que la qualité des communications s'accroít et que les prix indiquent une tendance à la baisse. Enfin, la téléphonie mobile est innovante car elle favorise et facilite l'invention et la production de nouveaux services, produits ou processus. Les exemples sont courants comme la notification des appels manqués du client ou les services bancaires en ligne, à la fois dans les zones rurales et urbaines. Toutes ces caractéristiques correspondent à ce que nous savons sur la technologie à usage général. Les avantages associés à la diffusion de cette technologie vont au-delà des processus commerciaux et permettent l'amélioration de la qualité et de la variété des produits et des services commercialisés. Comme avec les téléphones fixes, la diffusion de la téléphonie mobile entraíne des changements dans la vie quotidienne, privée ou professionnelle. Grandes ou petites entreprises, secteur structuré ou non structuré, nous pouvons recenser, d'un point de vue purement économique, nombre de domaines où les appareils mobiles entraínent des changements. Qu'elle soit associée ou non au téléphone fixe, la communication sans fil permet une plus grande souplesse de gestion ainsi qu'une accélération des processus qui dépendent de la communication. Les faits montrent que l'utilisation des téléphones mobiles peut réduire les coûts d'accès à l'information et améliorer la prise de décision. Cela est vrai s'il n'y a pas d'obstacles techniques ou tarifaires à l'accès à ces informations. Lorsque celui-ci est facilité, les hommes d'affaires peuvent prendre des décisions plus éclairées qui auront des conséquences commerciales positives. Les coûts de transaction peuvent être réduits et la transparence du marché devrait être renforcée. La popularisation d'un type de technologies de l'information et de la communication peut contribuer à changer les structures de production d'une économie. Cela contribuerait à la croissance de la productivité et pourrait même modifier les principales sources de la croissance économique alors que la capacité organisationnelle des unités de production locale change. Les modes de production pourraient donc être reconfigurés pour optimiser l'utilisation des technologies mobiles. En ce sens, les téléphones mobiles semblent être plus facilement adoptés par tous les segments de la population que les ordinateurs ou l'Internet. De fait, la technologie est simple et offerte à des prix très bas, en particulier pour ce qui est des communications vocales et des besoins en infrastructure qui les rendent comparativement plus abordables. Au-delà de l'économie, l'amélioration de la communication mobile agit aussi sur le développement social. Nos sociétés sont fondées sur la communication et tous les aspects sociaux sont donc affectés par la disponibilité générale de cet outil de communication spécifique. On s'accorde à penser que la téléphonie mobile contribue au développement économique dans le monde. Du point de vue macro-économique, diverses contributions ont évalué ce point (entre autres, Waverman a analysé les télécommunications en général et la téléphonie en particulier), même s'il y a peu d'éléments concrets sur l'Amérique latine. Dans une plus large perspective, la question est de savoir si la communication mobile contribue au développement socioéconomique et, le cas échéant, si nous pouvons généraliser ce résultat dans une perspective macro-économique. C'est, en effet, l'une des questions qui a été débattue dans l'ouvrage Communicación Móvil y Desarrollo Económico y Social en América Latina (Communication mobile et développement social et économique en Amérique latine) que j'ai révisé avec Hernán Galperin et Manuel Castells. Cet ouvrage résume les résultats d'un projet de recherche de deux ans financé par la Fundación Telefónica et mené par l'Interdisciplinary Internet Institute, IN3, de l'Université ouverte de Catalogne. Dans le chapitre 3, nous avons étudié, avec Javier Vásquez Grenno, la contribution de la téléphonie mobile au développement de la région. Nous avons abordé la question du développement sous trois angles différents : la croissance économique, la réduction des inégalités et la réduction de la pauvreté. L'analyse compare l'évolution de l'Amérique latine par rapport au reste du monde et/aux autres régions aux niveaux de développement différents. Plus précisément, nous avons étudié 18 pays d'Amérique latine : l'Argentine, la Bolivie, le Brésil,le Chili, la Colombie, le Costa Rica, l'Équateur, El Salvador, le Guatemala, le Honduras, le Mexique, le Nicaragua, Panama, le Paraguay, le Pérou, la République dominicaine, l'Uruguay et le Venezuela. Les résultats sont résumés dans les paragraphes suivants. CROISSANCE ÉCONOMIQUE Nos modèles confirment que la téléphonie mobile contribue au développement économique mondial de façon positive et significative, à la fois pour les 153 pays disposant de données et pour l'Amérique latine. Nous avons mesuré le taux de croissance du produit intérieur brut (PIB) par habitant pour la période 1996-2007. Cette contribution n'est toutefois pas linéaire car l'effet diminue lorsque le taux de pénétration de la téléphonie mobile atteint un niveau de saturation. La contribution à la croissance économique est donc plus importante lorsque le taux de pénétration augmente de 40 à 50 % plutôt que de 90 à 100 %. En termes techniques, on dit que la téléphonie mobile a des rendements d'échelle décroissants, c'est-à-dire que l'impact est toujours positif, mais l'effet sur la croissance économique diminue au fur et à mesure que la technologie est disponible. L'analyse par groupes de pays montre une logique analogue, la contribution de la téléphonie mobile étant plus importante dans les pays en développement. De fait, les pays qui bénéficient le plus des investissements dans les communications mobiles sont ceux dont l'infrastructure est en général moins développée. Le réseau du téléphone fixe étant comparativement limité dans ces pays, l'infrastructure de téléphonie mobile joue un rôle spécifique et pertinent. Un résultat spécifique est que la contribution de la téléphonie mobile à la croissance économique est plus importante en Amérique latine que dans les pays membres de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) où le taux de pénétration est plus élevé et les infrastructures des télécommunications plus développées. RÉPARTITION DES REVENUS Dans la période 2002-2006, la téléphonie mobile a considérablement contribué à réduire les inégalités des revenus dans le monde. Nous mesurons ce facteur en utilisant l'indicateur le plus courant, l'indice Gini. Cet indicateur est un nombre variant de 0 à 100, les valeurs les plus élevées indiquant la répartition des revenus la moins égalitaire dans une société donnée. Toutefois, l'analyse par groupes de pays montre que la téléphonie mobile permet de réduire l'indice Gini, c'est-à-dire de réduire les inégalités en Amérique latine. Pour interpréter correctement ce résultat, nous devons considérer que l'Amérique latine est la région du monde où les inégalités sont les plus marquées. Si elle n'est pas la plus pauvre, elle reste la plus inégale. Par exemple, les données disponibles indiquent que l'indice Gini s'y élève à 53,2 en termes généraux par rapport à celui de l'Asie du Sud-Est (38,5) ou des pays membres de l'OCDE (28,8), selon les données concernant 2006 ou l'année la plus proche. Par rapport aux autres régions, les revenus générés par la croissance économique en Amérique latine sont répartis de manière plus inégale parmi les groupes. C'est un phénomène constant dans l'histoire récente du continent qui semble suivre la même tendance que la répartition de la croissance économique engendrée par la diffusion de la téléphonie mobile. En ce sens, les effets positifs et vérifiables sur la réduction des inégalités en Amérique latine seront peut-être visibles lorsque la pénétration du mobile atteindra des taux de saturation identiques à ceux des pays membres de l'OCDE. Il semble, toutefois, que les effets à moyen terme sont insuffisants pour surmonter l'inertie d'une structure sociale ancrée dans les inégalités. Les études ultérieures devront donc étudier cette hypothèse. LA PAUVRETÉ La diffusion de la téléphonie mobile a permis de réduire considérablement la pauvreté dans différentes régions du monde, y compris en Amérique latine. C'est le cas à la fois pour les pays en développement et les pays développés durant la période 1999-2006. L'indicateur de pauvreté considéré dans les modèles est la proportion de la population pauvre dans chaque pays (incidence de la pauvreté). Différents modèles ont été estimés pour différents groupes de pays en fonction de leurs niveaux de développement. Tous les secteurs ne bénéficient pas de la croissance économique de la même façon. Il est donc approprié d'analyser si la diffusion de la communication mobile favorise la réduction de la pauvreté. Si oui, comme dans ce cas, on peut dire que c'est une technologie qui améliore la situation des pauvres. C'est, en effet, un résultat très intéressant car, d'un point de vue macro-économique, il permet la généralisation des preuves de plus en plus nombreuses au niveau microéconomique disponibles dans différents pays dans le monde. Dans les régions pauvres, la frontière entre les sphères publique et privée, le travail et la famille est très floue. C'est là que la téléphonie mobile est plus importante que le maintien et la création du capital social, car les liens sociaux et la confiance sociale sont plus importants que les contrats formels entre agents économiques dans les économies où les emplois dans le secteur non structuré sont nombreux et où les services publics sont limités. Le téléphone mobile est principalement utilisé pour maintenir et renforcer les réseaux sociaux existants, comme on peut l'observer dans différentes régions rurales pauvres. Donc, du moment que les réseaux sociaux et les réseaux économiques se chevauchent, la téléphonie mobile est progressivement intégrée à la production rurale et aux activités commerciales, car elle devient un outil de communication qui fait partie de la vie quotidienne. Il existe des mécanismes qui justifient la contribution positive des communications mobiles à la réduction de la pauvreté. En ce sens, différentes études de cas de notre pro-jet de recherche en Amérique latine montrent que lorsque le téléphone est intégré aux pratiques productives du commerce et de la production - c'est-à-dire lorsqu'il est incorporé dans le monde des affaires, qu'il s'agisse du secteur structuré ou non structuré - il permet de réduire l'asymétrie de l'information et d'augmenter les réseaux de fournisseurs et de clients. Comme nous le soutenons dans notre ouvrage, les téléphones portables peuvent devenir un outil favorisant la mobilité individuelle et collective car ils permettent aux secteurs peu rémunérateurs d'améliorer leur position dans les réseaux sociaux et économiques. Cette position relativement améliorée pourrait permettre d'échapper à la pauvreté et de réduire l'incidence de celle-ci en Amérique latine et dans le monde. Il faut certainement prendre d'autres mesures, par exemple, améliorer la qualité et la capacité des réseaux mobiles pour faciliter la transmission des données et la navigation sur Internet avec les appareils mobiles. Toutefois, on peut dire à présent que les communications mobiles de base - la moyenne des services de communication dans le monde - contribuent déjà aux différentes dimensions du développement social et économique en Amérique latine et dans l'ensemble du monde. .