Chaque enfant qui survit à une guerre a deux histoires: une pendant la guerre, l’autre après

Par Zlata Filipović, au nom des membres du Réseau des jeunes touchés par la guerre (NYPAW) : Ishmael Beah (www.beahfound.org), né en Sierra Leone, est l'auteur de A Long Way Gone, Memoirs of a Child Soldier. Il vit aux États-Unis.

Kon Kelei (www.cmsf.nl), né au Sud-Soudan, est le porte-parole de War Child Holland. Il vit aux Pays-Bas.
Grace Akallo, née au Nord-Soudan, est l'auteur de Girl Soldier: A Story of Hope for Northern Uganda's Children. Elle vit aux
États-Unis.
Shena A. Gacu (www.chinakeitetsi.info) qui s'appelait China Keitetsi, est née en Ouganda et est l'auteur de Child Soldier: Fighting for my Life. Elle vit actuellement au Danemark.
Zlata Filipović, né à Sarajevo, en Bosnie, est l'auteur de Zlata's Diary: A Child's Life in Wartime Sarajevo. Elle vit en Irlande et participe à des documentaires.
Emmanuel Jal (www.emmanueljal.org), né au Soudan, est chanteur hip hop et fondateur de Gua Africa, une initiative pour l'éducation des enfants touchés par la guerre et la pauvreté en Afrique subsaharienne. Il vit au Royaume-Uni.


Je me souviens que je faisais une explication de texte lorsque, pour la première fois de ma vie, j'ai entendu des coups de feu, des sons qu'aucun enfant, où qu'il soit, ne devrait entendre. J'ai essayé de me concentrer sur mon devoir, inquiète de ce que le professeur pourrait dire le jour suivant. Ce fut mon dernier devoir pendant presque deux ans de conflit en Bosnie.
Mon école, à Sarajevo, a été bombardée et fermée et le mur de la classe de littérature a été démoli par une bombe. J'avais laissé des rédactions rédigées avec soin dans un casier qui a été bombardé. Je ne sais pas ce qui est advenu de ma professeur - je ne l'ai jamais revue.
Nous connaissons les situations d'urgence : nous les avons ressenties dans notre chair, elles ont fait irruption dans notre vie, l'ont détruite, l'ont fait voler en éclats, l'ont fragmentée. Elles ont volé notre innocence, notre humanité, notre enfance, notre famille. Dans tous les cas, les conflits nous ont volé l'un de nos droits de base en tant qu'enfant et jeune -- le droit à l'éducation. Ce fut la première chose qui nous a été ôtée quand les atrocités ont commencé. La fermeture de l'école était un signe que quelque chose n'allait pas.
Un jour, nous avons délaissé nos stylos, abandonné nos cahiers et déserté les bancs. Les classes qui étaient décorées de nos dessins, animées par nos fous rires et nos mots passés en douce sont devenues vides. La peur d'être appelé au tableau pour résoudre un problème de math et l'excitation de découvrir la magie de l'écriture ont disparu. L'apprentissage du jeu, de l'écriture, le désir de laisser une trace permanente dans ce monde nous ont été dérobés. Nos écoles sont devenues des abris, des centres de distribution de l'aide alimentaire. Elles sont devenues des établissements fantômes bombardés, des lieux vandalisés, des entrepôts d'armes, des démarcations des zones ennemies et des lignes de front.
Enfermée à la maison, terrifiée par le monde extérieur où la mort pouvait frapper à tout moment, je lisais des heures durant, essayant de parfaire mon éducation. Puis, un jour, des jeunes femmes du quartier ont créé une « école de guerre ». Nous n'avions pas de classes, mais nous nous réunissions de temps à autre lorsque les journées étaient relativement calmes, et nous pouvions de nouveau être des enfants pendant quelques heures. Ces jeunes femmes ne pouvaient supporter de voir les enfants gâcher leur vie : elles nous ont offert leur temps et ont généreusement partagé avec nous leur imagination, leur créativité et leurs connaissances. Je ne les oublierai jamais, ainsi que ce qu'elles ont fait pour nous - et j'espère que, confrontée à des circonstances similaires, j'agirai de la même façon et embrasserai la noble profession d'enseignant.
Chaque jour, des enfants, comme moi, se cachent dans des greniers ou dans d'autres abris, vont dans les camps de réfugiés ou rejoignent l'armée. Avec eux s'envole l'avenir de leur pays et du monde. Ils meurent, sont mutilés, traumatisés, brisés - tous des futurs leaders, fonctionnaires, intellectuels, pères, mères et enseignants.
Certains enfants ont la chance de survivre ou de s'évader. Mais, après la fin du conflit, comme pour tout traumatisme, la période de convalescence est longue. Elle se déroule en plusieurs étapes, mais c'est l'éducation qui construit un avenir pour ces vies et ces pays fragmentés, pour ces jeunes à la vie brisée et ces maisons détruites.
Kon se souvient de ses premières années à l'école après avoir déserté l'Armée de libération du peuple soudanais. Il n'était pas agressif envers ses enseignants et ses camarades de classe, mais il ne leur faisait pas confiance. Pour lui, le seul moyen de résoudre un problème était de se battre, comme bon nombre d''enfants soldats. Apprendre à faire confiance à ses enseignants et à ses camarades lui a permis de s'en sortir - et de découvrir une nouvelle façon de vivre. En tant qu'enfant victime de la guerre, l'éducation l'a aidé à retrouver un sentiment d'humanité. Sans celui-ci, les conséquences de la guerre continuent de se faire sentir jusqu'à ce que la violence explose et fasse encore plus de victimes.
Lorsque Grace s'est échappée la première fois de l'Armée de résistance ougandaise du Seigneur, on avait déjà fait une croix sur sa génération, considérant celle-ci comme une cause perdue. En Ouganda, ceux qui sont les plus exclus ou « invisibles » sont les fillettes qui tombent enceintes parce qu'elles ont été forcées de se soumettre. Leur avenir est brisé. Grace est convaincue que l'éducation et les conseils psychologiques continus aident les enfants et les jeunes à aller de l'avant et à se faire de nouveaux amis, les encourageant à poursuivre leurs efforts.
Sortant de la guerre en Sierra Leone, Ishmael a été aidé par de nombreux facteurs : le processus de réhabilitation et une famille solide ont été les éléments clés. Sa guérison holistique a été possible parce qu'il avait accès à l'éducation. À l'école, il a appris à retrouver son humanité perdue et à réaffirmer qu'il n'était pas seulement capable de violence, comme il était arrivé à le croire durant son enfance, mais aussi de bien d'autres choses.
L'école est le lieu où nous réalisons notre potentiel, où nous devenons des êtres sociaux, où nous nous développons en tant que membres de nos communautés responsables, participants et empathiques. C'est après un conflit que l'on peut communiquer les dangers des mines terrestres, enseigner la prévention contre le vhi/sida et semer les graines de la réconciliation. C'est après un conflit que l'on peut échanger des armes à feu contre le savoir et la formation et où les messages de paix, les compétences et le savoir s'entremêlent.
Si nous voulons assurer une paix durable, nous devons croire fermement que l'éducation doit être une partie intégrale de chaque accord de paix, et une attention soutenue doit être accordée à tous les projets éducatifs à la fois dans les pays en conflit et les pays sortant d'un conflit. L'éducation ouvre aux enfants victimes de la guerre le long chemin pour reconquérir leur jeunesse, retrouver leur humanité et développer leur contribution à la société. Elle est aussi un antidote à la violence. Elle donne aux enfants la capacité de penser de façon positive et constructive en leur donnant les moyens de se transformer, et les aide à construire et à reconstruire leurs rêves ou leurs espoirs.
Nous avons eu de la chance. Nous avons survécu et avons tous pu réintégrer l'éducation dans notre vie. Nous pouvons même nous faire entendre aujourd'hui parce que nous avons tous eu la chance de retourner à l'école.
Chaque année, 750 000 enfants sont exclus de l'éducation ou sont privés de leur droit à l'éducation à cause de catastrophes humanitaires diverses. Des millions d'autres n'ont pas mis les pieds dans une classe depuis des années. Avec un tiers de la population mondiale âgée de moins de 15 ans, le droit à l'éducation obligatoire et gratuite devrait être garanti aux enfants malgré les guerres, les catastrophes naturelles, la pauvreté, les maladies, les épidémies et le relèvement après un conflit.
C'est pourquoi de nombreux enfants victimes de la guerre soutiennent des initiatives comme Save the Children dans le cadre de sa compagne Réécrire l'avenir dont le but est de convaincre les dirigeants mondiaux et les organisations internationales d'offrir aux enfants les possibilités de poursuivre leur éducation dans les États fragiles, touchés par les conflits. Faites-nous confiance, nous savons de quoi nous parlons. On nous a arraché nos stylos, mais nous les avons repris. Et maintenant nous avons une voix qui, nous espérons, sera entendue alors que nous parlons au nom de ceux qui sont sans voix.