Ce Que l’ONU Peut Faire Pour Promouvoir le Dialogue entre les Civilisations

« Les guerres prenant naissance dans l'esprit des hommes, c'est dans l'esprit des hommes que doivent être élevées les défenses de la paix » (Constitution de l'UNESCO, préambule)
L'année 2011 a marqué une décennie depuis que l'Assemblée générale des Nations Unies a déclaré l'année 2001 l'Année du dialogue entre les civilisations. Cette année 2011a également été le dixième anniversaire de l'une des attaques terroristes les plus traumatisantes des temps modernes. Ces deux événements, qui ont eu lieu la même année, montrent, plus que tout la nécessité d'un engagement ferme de tous les États Membres des Nations Unies de réduire et d'éliminer toute notion d'un « choc des civilisations » mal défini qui est plutôt un « choc des ignorances », par le biais d'un vrai dialogue entre les civilisations, les cultures et les peuples. Le dialogue n'est pas seulement une « riposte nécessaire au terrorisme - c'est, à certains égards, un antidote » et l'un des moyens le plus efficaces « pour faire appel à ce que l'humanité a de meilleur1 ». Cela veut dire instaurer un dialogue et accepter qu'aucun groupe ne détienne à lui seul la vérité. « Le conflit commençant là où le dialogue cesse », il est essentiel de trouver les moyens de contrer la fragmentation politique et de rechercher un terrain d'entente2. L'idéal d'un dialogue authentique entre les peuples appartenant à des cultures et à des civilisations différentes a toujours été maintenu et est resté une force directrice. Il faut seulement l'adapter à un paysage politique qui évolue à l'ère de la mondialisation.
L'idée du dialogue entre les civilisations n'est pas nouvelle à l'ONU. Au contraire, elle fait partie de sa structure fondamentale, comme l'a souligné l'ancien Secrétaire général, Kofi Annan : « L'Organisation des Nations Unies a été créée en partant de l'idée que le dialogue peut triompher du désaccord, que la diversité est une vertu universelle et que les peuples du monde sont beaucoup plus unis par un destin commun qu'ils ne sont divisés par leurs identités séparées3. » L'Organisation devrait être « le cadre naturel de dialogue entre les civilisations, le creuset où les opinions et les idées les plus diverses pouvaient s'épanouir et porter leurs fruits dans toutes les sphères de l'activité humaine4 ». Aujourd'hui, confrontées à un lot de nouveaux de problèmes, les Nations Unies doivent promouvoir une fois de plus leurs valeurs fondamentales et construire, par le biais d'approches innovantes, la base d'un dialogue qui créé une nouvelle culture de l'appartenance.
Le document final de la Conférence des Nations Unies sur le développement durable ainsi que le rapport de l'Équipe spéciale des Nations Unies, intitulé Réaliser l'avenir que nous voulons pour tous, présentent une série d'objectifs clairs visant à construire et à maintenir la paix par le biais d'un développement durable axé sur les citoyens et associant toutes les parties. Les deux documents ont également désigné la mondialisation comme étant l'une des forces les plus importantes qui façonnent notre monde actuel, avec une très grande influence sur la diversité interculturelle.
Alors que le processus de mondialisation ouvre de plus en plus les sociétés les unes aux autres et les diversifie à l'intérieur, les nouvelles menaces à la paix deviennent politiques, sociales, économiques, culturelles et environnementales et, parfois, un mélange de toutes ces menaces. Elles peuvent prendre la forme de tensions intra-étatiques ou inter-étatiques qui, à leur tour, jouent un rôle majeur dans les conflits, les guerres, la propagation de maladies au-delà des frontières, le terrorisme mondial, les réactions aux tsunamis, aux inondations et aux sécheresses, les conflits liés aux ressources en eau, l'utilisation du cyberespace à mauvais escient, en engendrant des bouleversements sociaux ainsi que des flux migratoires déstabilisants. Ces phénomènes changent radicalement les conditions du dialogue et la réalisation d'une paix durable. Alors que le rythme de la croissance s'est fait sentir sur chaque continent, les inégalités du passé demeurent et de nouvelles apparaissent. Les nouvelles technologies permettent de rapprocher les personnes, pourtant beaucoup se sentent menacées, déroutées, étrangères et exclues dans cet environnement. Des changements profonds ont touché non seulement la façon dont nous communiquons, mais aussi les voies de communication, excluant de nombreuses personnes, prises dans une série de transformations irréversibles.
Comme le montre la persistance des inégalités flagrantes entre les pays et à l'intérieur de ceux-ci, il devient clair que notre développement économique est plus avancé que notre développement politique. Alors que les rencontres culturelles dynamiques devraient, en principe, avoir un effet positif sur les citoyens et les sociétés au sein desquels ils vivent, dans de nombreux cas, elles suscitent un sentiment d'anxiété et la peur de la perte d'identité. Nos rencontres sont facilitées de manière aléatoire par la connectivité, la simultanéité et l'interdépendance croissantes de nos vies quotidiennes. Les frontières culturelles sont souvent négociées dans des modes de communication de 140 caractères (comme Twitter), des caricatures ou des mises à jour de statuts sur les réseaux sociaux. Les incompréhensions ne sont donc plus une exception, mais une tendance croissante, influencée par une certaine absence d'autoréflexion, au sens utilisé par Edward Said dans Orientation traitant de la question de la construction culturelle de « l'autre5 ».
Il devient urgent de repenser le fondement intellectuel et moral du progrès et de réaffirmer les valeurs humanistes qui devraient inspirer les attitudes, les comportements et les actions susceptibles de garantir la paix et la prospérité partagée par le biais du dialogue et de la libre circulation des idées. De fait, il convient de tenir compte des liens entre la diversité culturelle, le dialogue, le développement, la sécurité et la paix. L'Organisation des Nations Unies pour l'éducation, la science et la culture (UNESCO) souligne les rôles de l'éducation pour tous, de la science partagée, des cultures résilientes et des réseaux de la communication et de l'information accessibles pour reconstruire des sociétés vertes, ouvertes, participatives et où il n'y a pas d'exclus, où le dialogue devient une nécessité et une aspiration universelles, défiant les préjugés, les certitudes établies, même le fondamentalisme et les autres attitudes radicales.
Compte tenu de la situation actuelle marquée par la diminution des ressources, la croissance des inégalités et les changements démographiques, le dialogue demeure essentiel : « Sans ce dialogue quotidien entre toutes les nations - dans les sociétés, entre les civilisations et entre les cultures -, il ne saurait y avoir de paix durable ni de prospérité à long terme6. » Il est donc nécessaire de faire du dialogue entre les cultures et les civilisations une réalité quotidienne. Il faut saluer et approfondir la riche diversité des cultures humaines, pas la craindre.
En prenant en compte de tous ces facteurs, comment la politique peut-elle établir un climat favorable au dialogue entre les cultures et les civilisations au sens large du terme ? Comment l'ONU peut-elle être le chef de file des processus de réconciliation entre les valeurs des individus et des communautés et les valeurs universellement partagées sans empêcher l'essor et le développement des cultures locales ? Quels outils peuvent nous aider à réimaginer les limites de nos propres « univers culturels et civilisationnels7 » et à inclure un plus grand nombre de personnes, de nations, de croyances et de cultures ?
Il n'y a pas de réponses simples, mais il est clair que dans un monde complexe, où un sentiment de vulnérabilité partagé entretenu par des points de vue divergents et des dissensions interculturelles peut engendrer la violence, des conflits et la propagation du fanatisme et de l'extrémisme, l'ONU doit mettre l'accent sur notre convergence de vues et établir des objectifs communs. L'Organisation peut démontrer, par la contribution de toutes les organisations de son système, que le dialogue entre les civilisations est l'un des outils les plus puissants pour remédier à la pauvreté de notre imagination et surmonter la crise financière, morale et éthique actuelle.
Le dialogue entre les cultures est l'élément fondamental de l'action de l'UNESCO et est profondément ancré dans l'Acte constitutif de l'UNESCO qui affirme « qu'une paix fondée sur les seuls accords économiques et politiques des gouvernements ne saurait entraíner l'adhésion unanime, durable et sincère des peuples et que, par conséquent, cette paix doit être établie sur le fondement de la solidarité intellectuelle et morale de l'humanité ». En conséquence, l'UNESCO s'emploie à atteindre « par la coopération dans les domaines de l'éducation de la science et de la culture, les buts de paix internationale et de prospérité commune de l'humanité » en adaptant sa vision et son action aux contextes locaux et internationaux. Toujours selon l'Acte constitutif, « l'incompréhension mutuelle des peuples a toujours été, au cours de l'histoire, à l'origine de la suspicion et de la méfiance entre les nations, par laquelle leurs désaccords ont trop souvent dégénéré en guerre ».
Au cours des années, les efforts investis par l'UNESCO dans le dialogue entre les cultures ont été immenses, de la vaste action internationale, comme le grand projet Est-Ouest réalisé dans les années 50 avec des initiatives sur la route de la soie et la route de l'esclavage, qui continuent d'être développées aujourd'hui, à l'inclusion du dialogue interreligieux et interconfessionnel.
De fait, les concepts utilisés pour donner corps aux aspirations communes de l'humanité ont évolué avec le paysage international. À cet égard et de manière assez chronologique, les termes et les expressions « tolérance » (1995), « culture de la paix » (2000), « dialogue entre les civilisations » (2001), «dialogue interculturel et interreligieux » (2007) et, plus récemment, « rapprochement des cultures » (2010) ont été employés pour décrire cette approche conceptuelle, politique et programmatique. Toutefois, l'expression « culture de la paix » pour laquelle l'Année internationale de la culture de la paix (2000) et la Décennie internationale pour une culture de la paix et de la non-violence pour les enfants du monde (2000) ont été créées, et pour lesquelles l'UNESCO a été désignée comme organisme chef de file de l'ONU, demeure un concept mobilisateur car il comprend, entre autres, le respect pour la diversité, le dialogue, les droits de l'homme, l'égalité des sexes et la participation démocratique pour assurer la sécurité internationale.
L'UNESCO a été désignée par l'Assemblée générale des Nations Unies comme organisme chef de file pour la mise en oeuvre de toutes les résolutions liées à la « culture de la paix » caractérisée par « des valeurs, attitudes et comportements qui reflètent et inspirent une interaction sociale et un esprit de partage fondés sur les principes de liberté, de justice et de démocratie, sur tous les droits de l'homme et sur la tolérance et la solidarité, une culture qui rejette la violence et s'emploie à prévenir les conflits en s'attaquant à leurs causes profondes pour résoudre les problèmes grâce au dialogue et à la négociation et qui garantit le plein exercice de tous les droits et les moyens de participer pleinement au processus de développement de la société » (A/RES/53/243).
Suite aux événements du 11 septembre 2011, l'Assemblée générale des Nations Unies a adopté le « Programme mondial pour le dialogue entre les civilisations » et donné à l'UNESCO le rôle de chef de file au sein du système de l'ONU. Le Programme mondial a constitué une source d'inspiration et un cadre commun pour des actions futures, proclamant, entre autres, que le dialogue entre les cultures et les civilisations est un processus qui vise à réaliser la justice, l'égalité et la tolérance dans les rapports entre les êtres humains et qui a pour objectif de combler les lacunes en matière de connaissances des autres civilisations, cultures et sociétés, de jeter les bases d'interactions fondées sur des valeurs universellement partagées et d'entreprendre des activités concrètes, inspirées et impulsées par le dialogue.
Un changement de stratégie décisif s'est opéré au cours des dernières années, passant des discours conceptuels aux actions plus pratiques incluant de nouveaux acteurs. Plusieurs mesures ont été prises à cette fin, comme la priorité des actions et le passage de la scène mondiale à la scène régionale, pour un développement des objectifs stratégiques plus concret. L'une des initiatives les plus réussies de l'UNESCO dans le domaine du dialogue interculturel est le Sommet annuel des chefs d'État de l'Europe du Sud-Est, un événement qui cimente le dialogue et la coopération dans une région qui était, il y a encore peu de temps, déchirée par des conflits civils et une guerre. Dix Sommets annuels des Chefs d'État de la région ont été organisés et ont abouti à des mesures concrètes visant à renforcer le dialogue régional, en utilisant en particulier la culture et la diversité culturelle comme moteur de dialogue. Ces sommets témoignent de façon exemplaire d'un sens de l'anticipation, ainsi que d'une volonté politique et d'un engagement à agir, à surmonter les divisions par le dialogue et à promouvoir la coopération.
Reconnaissant que les voies de dialogue conventionnelles changent constamment, en 2010, la Directrice générale de l'UNESCO, Irina Bokova, a créé un Groupe de haut niveau sur la paix et le dialogue entre les cultures réunissant des intellectuels, des artistes et des professionnels de régions du monde, de formations et d'orientations intellectuelles différentes afin de chercher d'autres voies pour développer une paix durable, grâce au dialogue et à la réconciliation.
Étant donné que le dialogue interconfessionnel doit s'appuyer sur la contribution de multiples parties prenantes de tous les horizons, l'UNESCO a signé en 2008 un Mémorandum d'accord avec l'Alliance des civilisations qui venait d'être créée afin de renforcer leurs rôles complémentaires. Plus récemment, l'UNESCO a adopté, pendant sa dernière Conférence généraleen novembre 2011, un nouveau Programme d'action pour une culture de la paix et de la non-violence pour que la paix devienne une réalité pour tous.
Dans un monde d'interdépendances complexes, où un conflit qui éclate dans un endroit peut donner lieu à des conflits dans une autre partie de la planète, il est urgent de comprendre que la paix peut disparaítre subitement, même dans des pays qui en ont une longue tradition. La paix durable repose sur une pluralité complexe et fragile de pratiques quotidiennes ancrées dans les communautés locales et les rencontres les plus éphémères que les individus et les communautés maintiennent de manière créative, fermement convaincus qu'elle constitue les conditions durables pour vivre ensemble dans la dignité et la prospérité partagée.
Dotée d'un mandat de persuasion, intégrant de manière organique la culture de la paix, le développement et les sociétés du savoir, l'UNESCO a pour ambition et responsabilité d'encourager le changement sans privilégier aucune partie, de rester vigilante pour identifier les nouveaux défis à la paix durable et de stimuler les actions positives par le biais de la prévention, de la médiation, de la réconciliation et du dialogue interculturel. À cette fin, l'UNESCO procède selon certaines directions stratégiques :

• Renforcer la paix et la non-violence par le biais de l'éducation formelle et non formelle afin de développer des compétences interculturelles comme l'empathie, la solidarité et l'hospitalité tenant compte de la diversité des sociétés contemporaines dans une dialogue actif, honnête et durable;

• Encourager la cohésion et l'inclusion sociales, la participation pluraliste et démocratique, notamment par l'autonomisation des femmes et des jeunes;

• Exploiter les médias et les technologies de l'information et de la communication pour promouvoir la paix, la nonviolence, la tolérance et le dialogue interculturel;

• Promouvoir le patrimoine et la créativité contemporaine comme outils solides pour développer des relations harmonieuses par le dialogue;

• Renforcer le rôle de l'éducation, des sciences, de la culture, de la communication et de l'information afin de créer des sociétés du savoir durables et intégratrices dans le monde.
L'UNESCO s'emploie à défendre, par toutes ses actions, l'idée d'un nouvel humanisme comme un chemin vers une éthique mondiale pour le XXIe siècle et, par conséquent, à répondre au défi du dialogue entre les civilisations. La culture est une ressource inépuisable pour cultiver le dialogue et le rapprochement.
Dans la recherche de nouveaux moyens de vivre ensemble, l'ONU et ses institutions doivent réinventer leurs approches à la communication interculturelle et créer les bases d'un dialogue ouvert. Le tissu des communautés, des cultures et des civilisations est créé par ce que nous disons de nous-mêmes, les histoires auxquelles nous croyons. L'ONU peut contribuer à ce que ces histoires soient entendues et comprises à un niveau profond et contribuer à une meilleure connaissance de l'existence de « l'autre », avec ses propres histoires et valeurs. À la lumière de ce qui précède, ce qu'il faut à présent, c'est un ensemble de mécanismes institutionnels et politiques spécifiques pour s'assurer qu'ils sont adaptés aux conditions politiques, technologiques et planétaires spéciales de notre époque actuelle. À cette fin, il est impératif d'adopter une approche globale de politiques visant à assurer la dignité humaine, la liberté, l'égalité, la confiance mutuelle, le partage des responsabilités et la solidarité interculturelle, faisant de la paix durable le garant de l'avenir durable de l'humanité. ❖
Notes

1 - A ssemblée générale des Nations Unies, cinquante-sixième session, point 25 de l'ordre du jour, Année des Nations Unies du dialogue entre les civilisations, A/56/523, 2 novembre 2001.

2 - A llocution de la Directrice générale de l'UNES CO, Irina Bokova, « Le dialogue entre les cultures : les nouvelles voies de la paix », 18 février 2010, Haut panel sur la paix et le dialogue entre les civilisations.

3 - Le Secrétaire général Kofi Annan cité dans l'allocution de Koïchiro Matsuura sur le « Dialogue entre les civilisations et valeurs universelles » à l'occasion de sa visite à Peterhouse, University of Cambridge (2004).

4 - Assemblée générale des Nations Unies, cinquante-sixième session, point 25 de l'ordre du jour, Année des Nations Unies du dialogue entre les civilisations, A/56/523, 2 novembre 2001.

5 - Said, Edward. Orientalism (New York: Vintage Books, 1979.)

6 - Cinquante-sixième session, point 25 de l'ordre du jour, Année des Nations Unies du dialogue entre les civilisations, A/56/523, 2 novembre 2001.

7 - Köchler, Hans. « The Philosophy and Politics of Dialogue », Global Dialogue Conference, 6 novembre 2009.